Chronique Single/EP
Date de sortie : 15.08.2025
Label :Nerves
Rédigé par
Franck Narquin, le 11 août 2025
Après Glórach, leur premier EP abrasif sorti en 2024, Nerves poursuivent leur collaboration avec Daniel Fox (Gilla Band) et peaufinent un son toujours aussi radical mais nettement plus affirmé. Avec Iarmhaireacht, les jeunes irlandais passent de la brutalité au brutalisme, armés du même béton sonore mais coulé avec une précision d'architecte. Ce deuxième EP leur permet de franchir un palier. Non seulement ils atteignent enfin sur disque l'intensité de leurs prestations scéniques ; quiconque les a vus en première partie de Talk Show, DEADLETTER ou VLURE sait de quoi il retourne ; mais ils affirment aussi leur vision d'ensemble, à savoir une œuvre politique, émotionnelle et sonique.
Iarmhaireacht est construit en cinq temps. Cinq morceaux qui tissent un fil narratif resserré, entrecoupé de trois interludes basés sur des archives télévisées, enregistrements folkloriques et documents d'époque, évoquant la santé mentale, l'émigration, le déclin rural et des blessures sociales et culturelles toujours ouvertes. Cette approche donne à l'EP une profondeur cinématographique où l'intime et le collectif ne font qu'un. Les deux premiers titres, Takes A Second et Dirty Fingers, sont des brûlots noise aux textures industrielles, d'une tension quasi insoutenable, où les voix râpent, les guitares vrillent et la batterie cogne avec une régularité qui frôle la transe. Puis viennent deux pièces plus contenues mais tout aussi tendues, Through My Chest et Act Of Contrition, qui illustrent le savoir-faire du groupe dans l'art de l'étirement, du silence qui menace et du crescendo qui serre la gorge.
Mais le point d'orgue de cet EP se nomme Don't Let Go, final majestueux de six minutes qui synthétise tout ce qui précède : drones ambient, rythmiques technoïdes et explosions post-rock dignes des plus belles montées de Mogwai. Le morceau fonctionne comme un phénix sonore, un lent redressement après l'effondrement. C'est peut-être le plus beau titre de Nerves à ce jour et surtout une ouverture vers un nouveau son, plus ample, plus électronique et plus lumineux, le tout sans jamais rien céder en intensité.
Avec Iarmhaireacht, Nerves ne polissent pas leur son, ils l'architecturent. Plus qu'une suite logique à Glórach, ce deuxième EP impose une vision artistique cohérente, un engagement esthétique fort et une maîtrise sonore bluffante pour un groupe encore jeune. Là où beaucoup se contentent de faire du bruit, eux le structurent, l'habitent et le transcendent. Et s'ils incarnent déjà l'une des voix les plus puissantes de la scène noise irlandaise actuelle, ce disque suggère qu'ils sont prêts à aller encore plus loin, plus haut et plus fort.
Aux côtés de Chalk et YARD, ils incarnent l'émergence d'un son irlandais post-Gilla Band, abrasif, tendu, bruitiste mais structuré, intelligent, viscéral et résolument engagé. Une Irish Noise Renaissance, en quelque sorte, où l'héritage post-punk se frotte aux musiques industrielles, à la techno ambiante et à un imaginaire postcolonial profondément ancré dans l'histoire de l'île. Ils dessinent une scène qui partage une même volonté de réinvestir le bruit, de lui donner une forme, un sens et une mémoire. On pourrait aussi y rattacher des groupes cousins comme Gurriers, Enola Gay, M(h)aol, The Null Club ou SPRINTS, et même lui donner un petit nom, Sound of Brutalism, garanti 100% irlandaise, nerfs à vif et cœur battant.