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KEELEY

Girl On The Edge Of The World

KEELEY - Girl On The Edge Of The World
Chronique Album
Date de sortie : 20.02.2026
Label : Definitive Gaze
45
Publié par Jérémi Desplas, le 19 février 2026
« Vivante, je ne l'ai jamais connue, des choses de sa vie je n'ai rien partagé. Elle n'existe pour moi qu'au travers des autres, tant sa mort suscita des réactions transparaissant dans le moindre de leurs actes ». James Ellroy, Le Dahlia Noir, 1987.

Du plus célèbre roman de l'Américain au césarisé La Nuit du 12, les cold cases ont toujours fait l'objet d'une obsession aussi fertile que malsaine (lorsqu'elle est mal dosée) dans la pop culture. Le refrain « petit ange parti trop tôt » fige les jeunes aux fins tragiques dans des figures d'idoles romantiques, aussi intouchables qu'inaccessibles. Dès lors, s'attaquer à des faits divers de cette nature dans un concept album exige empathie et sensibilité, bref, des qualités de véritable artiste. Girl On The Edge Of The World est le troisième album de KEELEY, de son nom Keeley Moss, autrice-compositrice irlandaise affinant album après album une noisy pop de première division. Tous ses albums sont consacrés à l'histoire d'Inga Maria Hauser, jeune Allemande tuée en 1988 à l'âge de dix-huit ans alors qu'elle effectuait son premier voyage seule loin de chez elle, à travers la Grande-Bretagne avant une fin tragique le jour de son débarquement du ferry qui l'amenait en Irlande du Nord. Malgré des indices probants, l'affaire n'a jamais été élucidée et sa famille continue encore aujourd'hui à pousser pour que l'enquête continue. Sur cet album, Keeley Moss dit vouloir se concentrer sur ce dernier voyage et au sentiment d'exploration du monde. Cela passe notamment par les différentes ambiances produites par les effets de guitare, que la production parvient à capturer parfaitement pour refléter de la manière la plus fidèle possible l'évolution émotionnelle et les pensées d'Inga Hauser.

L'ouverture Hungry For The Prize emporte immédiatement l'auditeur : les guitares distordues et le rythme frénétique incarnent l'excitation de la découverte du monde, le tout avec une touche de noirceur et d'étrangeté, qui apportent une subtilité de mise et distinguent une vraie bonne chanson du tout-venant. La voix off annonce que l'action se déroule dans les trains amenant Inga d'Allemagne à l'Angleterre, l'exploration en train coïncidant avec l'exploration de soi. Cette frénésie originelle et insouciante se poursuit sur Crossing Lands, long défilé de paysages que l'on cherche à saisir au vol. Si l'élan de la « girl with a taste for the world » est frappant, on conserve ici également un sentiment de tension et d'inconfort qui nous projette presque physiquement dans ce voyage tout sauf reposant.

L'album se poursuit sur des chansons qui forment une bande-son au jour le jour du voyage d'Inga. Trains And Daydreams voit l'intervention d'un premier invité de marque, en l'occurrence Sice de The Boo Radleys : l'occasion de souligner à quel point KEELEY s'inscrit non seulement dans l'héritage musical de la noisy-pop, mais également dans son état d'esprit, celui d'une fougue juvénile mais aussi rêveuse. Ce morceau tout en mélancolie contemplative mais toujours dynamique (aussi oxymorique que ce soit, mais c'est le propre de l'album d'englober une large palette émotionnelle sans sembler forcer son talent) décrit tout ce qui apparaît au cours de l'épopée : les trains, les étapes et gares passées les unes après les autres, et finalement les rêves éveillés, qui raccrochent le monde matériel au psychologique. Si l'adage stipule que les chansons remarquables disent des évidences mais mieux que tous les autres, on tient ici un bon exemple pour le vérifier. London Fields semble être une chanson écrite en direct par Inga se promenant dans Londres « avec son walkman » et regardant les éléments urbains quelconques (le restaurant de fish and chips notamment) se parer d'une beauté ordinaire. C'est en entendant chanter la voix qui se demande où elle sera bientôt que la tragédie de l'histoire se rappelle à nous, pour un dialogue à plusieurs étages avec l'auditeur.

London Underground est une pause après la course, où l'on entend Inga écrire son journal. L'enchaînement avec Big Brown Eyes est inquiétant : l'ambiance change alors qu'elle quitte Londres pour Oxford, avec une angoisse mise en valeur par des synthétiseurs qui soutiennent des guitares orageuses. Cette fois, c'est Miki Berenyi qui vient en renfort, apportant un contrepoint du meilleur effet. Si l'influence de Lush peut s'admettre, en particulier sur les morceaux les plus pop, c'est bien la comparaison avec les Drop Nineteens qui s'impose le plus, du fait des guitares saturées plus fondamentales ici que les effets de modulation. C'est particulièrement audible sur Who Wants To See The World, single évident et flamboyant, plein de rebondissements et qui crie l'envie de découverte de soi et du monde. Il s'agit du tournant de l'album, dernier morceau débordant d'un enthousiasme sans aspérités avant que la suite n'aborde son ultime trajet vers l'Irlande. Le morceau-titre, crépusculaire et méditatif, reflète parfaitement la pochette : on entend le bruit des vagues que contemple Inga attendant de traverser la mer, mais ce « edge of the world » est aussi le début de sa vie vécue pour et par elle-même avant qu'elle ne soit fauchée.

Le dernier voyage est enfin abordé sur To Bring You Back, morceau anxiogène dont la batterie qui gagne en puissance annonce l'imminence de la fin. Inga se blottit dans son sac de couchage, puis sent l'air froid en descendant les escaliers du bateau. C'est la dernière fois qu'elle a été aperçue vivante, les principales hypothèses étant qu'elle se soit réfugiée ou ait été enlevée à bord d'un véhicule quittant son ferry. On ne sait plus bien qui parle dans la chanson, mais on entend inexorablement les lamentations s'évanouir, sans assister à leur extinction. Il s'agit (logiquement) du morceau le plus déchirant du disque, dont l'effet est renforcé par la connaissance de l'histoire et la construction de l'album.

Après cela, comme une sorte d'épilogue, Fell In Love With A Ghost revient avec tristesse mais aussi espoir sur l'absence de résolution du mystère mais aussi sur l'existence de la solution quelque part encore. Comme un nouveau lever de soleil, ces dernières chansons sont celles de Keeley Moss qui construit son œuvre et ses pensées sur cette tragédie passée, fantomatique mais toujours là tant que l'on continue à s'y intéresser. De nouveau pleine de tension, The Movie Of Our Yesterdays voit l'histoire d'Inga au travers de l'ombre qu'elle laisse, beauté transfigurée et décuplée par sa mort et le regard que l'on porte dessus. Enfin, en miroir du morceau du début d'album, Daydreams And Trains raconte les derniers faits connus de l'histoire, avec une grande tristesse, en réinterprétant à la lumière de sa fin toute l'aventure qui a précédé, et se concluant avec une chansonnette de regret de ne pas voir Inga rentrer chez elle, mais toujours avec la voix enfantine synonyme d'espoir.

Girl On The Edge Of The World est un concept album qui réussit sa mission à merveille. Sa construction et la narration de l'histoire d'Inga Maria Hauser permettent immersion et compréhension. C'est un album sur des sentiments universels d'enthousiasme, de regret et de perte qui se retrouvent ici incarnés dans un personnage à la fois commun mais transfiguré par le récit que l'on en fait, mission première de l'art s'il en est. A défaut de réinventer le shoegaze, KEELEY montre ici une maîtrise exceptionnelle de ses différents registres pour faire ressortir toute la densité émotionnelle de ce voyage, en faisant un album prêt à nous accompagner sur la longueur.

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !
Charles Baudelaire, Le Voyage
tracklisting
    01. Hungry For The Prize
  • 02. Crossing Lands
  • 03. Trains and Daydreams (feat. Sice)
  • 04. London Fields
  • 05. London Underground
  • 06. Big Brown Eyes (feat. Miki Berenyi)
  • 07. Who Wants To See The World
  • 08. Girl On The Edge Of The World
  • 09. To Bring You Back
  • 10. Fell In Love With A Ghost
  • 11. The Movie Of Our Yesterdays
  • 12. Daydreams and Trains
titres conseillés
    To Bring You Back, Trains And Daydreams, Who Wants To See The World
notes des lecteurs
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