Chronique Album
Date de sortie : 27.02.2026
Label : Skep Wax Records
Publié par
Jérémi Desplas, le 27 février 2026
La reformation, concept maudit : sans cesse espérées, régulièrement décevantes, et souvent associées à un appât du gain corrupteur. Pourtant, à côté des retours qui ont vocation à remplir des stades et vendre du merchandising pour jeunes nés après l'heure de gloire, il arrive que des groupes reviennent avec peu d'illusions sur leur notoriété (parfois réduite en comparaison de leur influence réelle !). Il en découle des reformations innocentes, juste pour le plaisir de faire de la musique ensemble et de voir des fans qui ne les ont pas oubliés. En vrac : Drop Nineteens, The Boo Radleys, et donc, maintenant, Heavenly.
Impossible de les évoquer sans souligner qu'ils ont sorti l'essentiel de leurs albums sur le label Sarah Records, culte pour avoir mené le modèle de l'indie pop à guitares cristallines à un niveau de perfection rarement égalé avec des groupes tels que les Field Mice ou Blueboy. Néanmoins, et malgré le fait que le New Musical Express ait, en 2015, classé Sarah Records deuxième meilleur label indépendant de tous les temps (derrière 4AD), ses groupes n'ont jamais percé au-delà d'une base de fans restreinte mais dévouée, la faute notamment à des politiques d'édition plus qu'intransigeante.
Heavenly, donc, n'ont rien sorti sous ce nom depuis trente ans tout pile, avec la sortie de leur dernier album Operation Heavenly et le suicide du batteur Mathew Fletcher. Si les membres restants ont continué à jouer ensemble dans les groupes Tender Trap et The Catenary Wires, la véritable reformation du groupe a commencé en concert en 2023, et finalement sur cet album en 2026. S'il est généralement tout sauf facile de retrouver une alchimie favorable trente ans après, cet album s'en sort avec les honneurs.
La musique des groupes Sarah Records peut parfois souffrir de clichés très peu justifiés (trop enfantine, toujours pareil...), mais c'est ignorer la spécificité bien réelle de chacun de ces groupes. Déjà, du côté de la musique, le morceau d'ouverture Scene Stealing apporte sa patte personnelle, avec les notes de clavier au son très reconnaissable. Ce morceau aurait sans difficulté pu figurer sur les précédents albums du groupe. C'est Portland Town, le premier single, qui achève de nous faire rentrer dans le disque avec une chanson pop parfaite de bout en bout dans le plus pur style Sarah Records, sans en faire des tonnes mais avec une efficacité mélodique et instrumentale incontestable. Pourtant, une marque de la subtilité du groupe est la dissension entre la musique, généralement enthousiasmante et sautillante, et des paroles souvent teintées d'amertume. Cela s'entend toujours, surtout sur la fin du morceau, mélancolique comme pouvaient l'être les Sundays. Press Return s'inscrit dans cet état d'esprit, avec une montée en tension préliminaire avant d'alterner entre passages assez rentrés et d'autres plus efficaces, avec des effets de rythme qui accrochent immédiatement.
Malgré tout, c'est bien le songwriting qui est le grand point fort des groupes Sarah Records et Heavenly n'y font pas exception. Step Wax et Deflicted, malgré leurs constructions assez classiques, font mouche car elles ne font jamais du surplace. Les paroles sont souvent des descriptions pleines de sincérité de situations réelles et de sentiments, ce qui permet de toujours trouver un point d'accroche. Excuse Me est peut-être la plus belle composition de l'album, en tout cas la plus « angélique ». On pense aux Chills pour la capacité à faire des chansons rapides mais tout sauf agressives.
Après cela, l'album prend un tour un peu plus expérimental, avec A Different Beat, dont la structure en montagnes russes rappelle certains morceaux de Pulp, avec un début assez insouciant et qui prend son temps pour finir dans une grande montée en puissance où les voix et le synthétiseur se répondent en saccades. La suite est plus classique : Good Times, avec ses sonorités carillonnantes, pourrait passer pour une chanson de Noël, mais est beaucoup trop subtile pour se voir affligée de ce qualificatif souvent péjoratif. En revanche, sur The Neverseen, le groupe semble user un peu trop la même recette : malgré la beauté de la chanson, on a l'impression de l'avoir déjà entendue en kit sur le reste du disque, comme si le groupe avait fini d'explorer son style.
Mais la chanson la plus émouvante de l'album n'arrive que maintenant : discrètement placée en avant-dernière position, She Is The One est un condensé de ce que Heavenly peuvent faire de mieux en mid-tempo : tout en modestie et en bienveillance, et néanmoins avec un final en apothéose, qui montre que la philosophie de « l'esprit Sarah Records » d'expression sincère et sans prétention, qui se voulait une révolution similaire à celle que pût être le punk à ses débuts, reste bien présente ici. En conclusion, The Last Day semble évoquer le souvenir du batteur disparu (sans que ce soit certain), avec une intensité que seul le regard rétrospectif peut permettre.
Ce retour de Heavenly prouve que leur talent d'écriture est resté intact. Le groupe réussit ici à ressusciter son style sans se forcer à écrire dans le même état d'esprit qu'il y a trente ans. C'est en chantant sans prétention que Heavenly et les groupes de sa génération ont réussi à imposer leur génie, et c'est en continuant ainsi qu'ils continuent à le faire vivre.