Il ne faut pas confondre les supergroupes et les super-collaborations. Les premiers rassemblent souvent une constellation d'anciennes gloires sur le retour, unies par une nostalgie commune et quelques échéances fiscales. Les secondes naissent plutôt du désir sincère de confronter des univers singuliers autour d'un projet artistique partagé. C'est à cette seconde catégorie qu'appartient TOMORA, projet réunissant Tom Rowlands, moitié de The Chemical Brothers, et la chanteuse norvégienne AURORA.
Les deux artistes se sont rencontrés lors de l'édition 2016 du festival de Glastonbury et ont depuis régulièrement croisé leurs chemins sur leurs albums respectifs. Leur alliance sous l'alias TOMORA semble donc couler de source. Les deux complices ont enregistré l'album dans le plus grand secret, ne révélant leur identité qu'au moment de la sortie du premier single RING THE ALARM. COME CLOSER adopte une architecture étonnamment rigoureuse, construite en trois boucles de quatre titres, chacune allant de l'épure et de l'apaisement vers une forme d'extase sonore. Un album à deux artistes pour trois boucles de quatre titres : éveil, explosion et élévation. Le compte est bon.
Boucle 1 : L'éveil PLEASE, courte introduction faite de superpositions de voix, agit comme un sas d'entrée. Un moment suspendu avant que COME CLOSER et ses nappes de synthétiseurs diaphanes, portées par le chant aérien d'AURORA, n'ouvrent véritablement l'album. Avec ce cérémonial délicat, TOMORA touchent d'abord l'âme avant d'attaquer les jambes. A BOY LIKE YOU et sa sirène typique des Chemical Brothers nous entraîne alors dans un trip-hop synthétique, sombre, lent et sensuel. Une dérive nocturne qui prépare l'arrivée de RING THE ALARM. Ici, la boule à facettes descend du plafond. Tube immédiat et irrésistible, calibré pour transformer n'importe quelle piste de danse en cérémonie collective.
Boucle 2 : L'explosion
On récupère son souffle avec MY BABY, qui reprend les mots de Nina Simone, chantés avec une grâce éthérée, entre soul 60's et alt-pop contemporaine, le tout porté par une rythmique drum and bass souple et nerveuse. Entre électro-latino et dub spectral, HAVE YOU SEEN ME DANCE ALONE? marie avec un sens aigu du contraste la douceur presque enfantine de la voix d'AURORA et la brutalité contrôlée des machines de Tom Rowlands. Quelque part entre Rosalía et Grace Jones. On retrouve cette dialectique sur SOMEWHERE ELSE, bijou d'orfèvrerie électro-pop où chaque détail semble ciselé avec précision. La boucle se referme avec DRINK THE NIGHT, huit minutes de montée club euphorique, lente et hypnotique, que n'aurait sans doute pas reniées Björk.
Boucle 3 : L'élévation
Les compteurs reviennent à zéro avec le sublime WAVELENGTHS, où un chant folk délicat se voit progressivement transformé par le vocoder et noyé dans un halo de synthétiseurs vaporeux. SIDE BY SIDE prolonge cette respiration avec une ballade trip-hop au chant fluide et enveloppant. Puis l'atmosphère se glace. Comme dans le film de John Carpenter auquel il emprunte son titre, THE THING installe une tension sourde. La musique tangue d'abord, douce et vénéneuse, avant d'exploser dans une seconde partie lourde et menaçante. En contrepoint de cette partie la plus contemplative de l'album, TOMORA concluent avec un final renversant. IN A MINUTE avance tambour battant : superpositions vocales, beat uptempo, longue montée irrésistible. On pense immédiatement aux Irlandais de BICEP tant l'équilibre entre émotion et euphorie y est parfaitement maîtrisé.
L'exploit d'AURORA et Tom Rowlands est finalement là, fusionner leurs univers sans jamais les diluer. Ni compromis, ni domination de l'un sur l'autre. Émouvant, séduisant et dansant, COME CLOSER ne cesse de surprendre. Un disque à la fois précis dans sa construction et généreux dans ses sensations, qui s'écoute aussi bien d'une seule traite qu'en y piochant au gré de son humeur. En un mot, un super disque.