Chronique Album
Date de sortie : 22.05.2026
Label : Easy Eye Sound
Publié par
Quentin Perriault, le 19 mai 2026
Vous vous rappelez la folie du mot "cool" ? Comme tous les mots, à force de les répéter, ils nous paraissent bizarre, monstrueux, et finissent par perdre tout leur sens. Et puis, arrive un moment où le mot frappe nos synapses tel un rituel d'ayahuasca sous contrôle et trouve enfin une définition parfaite de l'instant. En écoutant Gravity Freeze de Little Barrie, il y a de fortes chances pour qu'arrive l'illumination syntaxique du mot sus-nommé : cool.
Treize mois après leur précédent effort avec Malcolm Catto qui nous avait fort ravis, les icônes discrètes mais persistantes du rock anglais reviennent, pour la première fois sous le seul nom Little Barrie depuis le décès de leur batteur Virgil Howe en 2017, ici remplacé par Tony Coote. More Bad Miles Of Road ouvre les hostilités sur un combo batterie-basse à la descente chromatique très jazzy, parsemé d'éclats d'une guitare solidement branchée à sa pédale wha-wha. Le power trio pose un décor aux contours brumeux, parsemé de rais de lumière aveuglants, comme la BO évidente d'un film néo-noir de détectives dans le swinging London psychédélique.
L'enquête continue sur It Isn't Soul, dont les deux riffs principaux s'entrelacent tout du long, créant une nouvelle atmosphère avec ce je-ne-sais-quoi vaguement inquiétant, très britannique, comme peuvent parfois le faire The Coral. December adoucit les sons mais conserve le groove d'enfer qui traverse tout le disque. Il est possible que l'illumination « cool » vous apparaisse aux alentours de ce milieu d'album, plus probablement pendant Luggin' Hurt et ses sept minutes de groove (bis) à l'intensité insensée.
La suite poursuit sur sa lancée : guitares psychédéliques au fuzz boueux, basse de bassin étouffée, batterie au swing délirant, voix comme enregistrée au sortir d'un coït... Oui, on n'est pas loin d'un Black Keys version anglaise (c'est à nouveau Easy Eye Sound, le label de Dan Auberbach, qui publie l'album), avec ce flegme et ce petit détachement britannique en plus. Une musique chaude comme un alcool coulant dans la gorge.
Alors il y aura peut-être une limite pour certains : comme pour leurs albums précédents, de nombreux groupes viennent immédiatement en tête. Led Zeppelin, Jimi Hendrix Experience, 13th Floor Elevators, les deux premiers Pink Floyd, mais aussi des représentant du rock garage plus récents comme Jack White ou Miles Kane... Cependant, malgré la longue liste de toutes ces influences, aucune ne se fixe complètement. Little Barrie naviguent dans leur propre rivière, qui, si on la regarde trop en aval, n'est « que » l'un des confluents du fleuve rock. Ça serait une erreur car le groupe nous livre là un rock sans âge, tel un conte traversant le temps, dans lequel chaque génération y trouve un sens ou un moyen de se l'approprier. Ici encore, jamais la technique n'est au service de l'épate, et pourtant, quelle technique ! Le niveau des trois musiciens est époustouflant de bout en bout, avec des parties de guitare qui se permettent une grande liberté sans surcharger leurs présences, le duo basse / batterie s'occupant d'emplir l'espace avec un groove (il fallait l'écrire au moins trois fois pour y associer tous les adjectifs dont il avait besoin ici) imprenable.
D'ailleurs, essayez de répéter le mot « groove » en écoutant l'album : il ne se dilue pas, parce que vous êtes déjà dans l'illumination.