Chronique Album
Date de sortie : 15.05.2026
Label : One Little Independent Records
Publié par
François-Xavier Espiau, le 14 mai 2026
En cette période d'incertitude globale, le nouvel album de SHHE (de son vrai nom Su Shaw), est une invitation à la pause et l'introspection. Au travers de THALASSA, en hommage à la déesse grecque de la mer, la musicienne, artiste sonore plasticienne, met en sonorité électronique sous forme de musicalité ambiante, les mouvements de l'eau et plus particulièrement ceux de la grande bleue, la Méditerranée.
Particulièrement inquiète de problèmes environnementaux et des désastres écologiques qui touchent les océans, SHHE se fait l'écho de pulsations lentes de mouvements opposés, saccadés et apaisés. Pour arriver à cette maîtrise et ce résultat, il aura fallu trois ans d'immersion, notamment à Alexandrie en Egypte, pour comprendre l'essence même du non bruit et des spécificités des sonorités maritimes. Ayant rencontré des difficultés à capter directement les soubresauts de la mer, elle a créé avec l'aide du producteur de musiques électroniques Ben Chatwin un synthétiseur spécifique, entièrement dédié à mettre en ambiance sonore cet album. Pour ce faire, les deux artistes ont imaginé un dispositif qui introduit de façon aléatoire du bruit, de l'incertitude ou des changements de voltage, faisant de ce nouvel instrument un véritable musicien.
L'album, court, doit s'écouter d'une traite, tant l'enchainement des six morceaux est d'une logique implacable. L'entrée en matière (Pneuma), faite de longues respirations apaisées, nous transporte sur une plage où le calme est apparent avant la colère des éléments, ce qui se confirme avec les morceaux suivants où, tour à tour, les vents ou les rafales (Allasso), les vagues, l'écume ou la violence (Peras), se répondent et s'affrontent pour finir sur une forme d'inquiétude mais également pour revenir à la quiétude initiale (Anodos) : SHHE donne vie. Les morceaux sont longs, aériens, intemporels, marqués par des nappes profondes, avec très peu de basses et portés par des voix à la limite de la liturgie et tel Homère et son Odyssée, la mer emporte tout mais ramène à bon port qui sait écouter. Le distinguo entre mer et musique s'efface pour ne faire qu'un.
Son travail va au-delà de la composition, c'est une approche globale, réfléchie et documentée, SHHE a décidé de faire presser localement ses vinyles, dans une démarche responsable en minimisant les impacts environnementaux. Pour renforcer son attachement à la culture méditerranéenne, elle a fait appel à deux artistes égyptiens : Nurah Farahat pour le vidéo clip du morceau Katávasi, tout en lente variation où une ombre humaine se perd entre images virtuelles et réelles de mer et de cités englouties et Aya Tarek, artiste spécialiste du street art et du graffiti pour réaliser l'artwork du disque. Comme cette artiste primée par l'Unesco l'a souligné, « The street is for everyone », et par extension, les océans, ce qui rejoint et complète formidablement le travail de SHHE.
A mi-chemin entre tension et apaisement, grande héritière d'Aphex Twin et DJ Shadow, Su Shaw, qui porte en elle un double héritage portugais et écossais où la mer fait partie de sa culture, poursuit ses travaux sonores autour de l'eau depuis ses débuts en 2019, qu'elle perçoit comme un instrument à part entière et un patrimoine inestimable. Comme personne aujourd'hui, elle transmet la force, la puissance de cette matière en nous invitant à écouter et à entendre à notre tour, les pulsations d'un monde malade et pourtant magnifique.