Pendant trente ans, les junglists ont surtout appris à accélérer. Toujours plus de BPM, de « wicked wicked, jungle is massive » hurlés à tue-tête et de drops explosifs. Nia Archives leur apprend aujourd'hui à ralentir et à ressentir. Avec Emotional Junglist, l'anglaise entreprend un drôle de chantier, transformer une musique de raves, de sound systems et de basses qui cognent en écrin pour chansons d'amour, de rupture et de reconstruction. Signe des temps, la jungle aussi parvient à se déconstruire.
Produit par le baron indie James Ford (Fontaines D.C., Arctic Monkeys), le feu follet Ethan P. Flynn (FKA twigs, Silver Gore) et la hitmaker Julia Michaels (Lady Gaga, Sabrina Carpenter), avec en renfort Jorja Smith et Sampha, ce deuxième album tente un grand écart périlleux : préserver l'ADN jungle de Nia Archives tout en l'ouvrant franchement à la pop. Un exercice susceptible de finir en claquage… ou de mettre tout le monde d'accord sur le dancefloor.
Le début du disque est d'ailleurs une réussite éclatante. Dès Feelingz Go Numb, des synthés à la The Streets Prime, une basse post-punk et des beats dévastateurs réveillent en moins de trois minutes toutes les sensations de notre corps. Around Tha Bend, Danger et Vertical prolongent cette montée d'adrénaline avec des mélodies plus affirmées et un chant davantage tourné vers la soul. La passion est là, les BPM aussi.
Puis l'album change de trajectoire. Les breakbeats s'adoucissent, les refrains prennent le pouvoir et Nia Archives se rapproche parfois d'une pop presque trop sage. This Could Be… et Dance With Me 2nite flirtent avec la bluette mainstream saveur jungle, avant que Get Me Down, porté par une excellente Jorja Smith et Train Of Thought ne remettent un peu de relief à l’ensemble.
La dernière ligne droite se fait plus mélancolique. Tender, transcendé par Sampha, rappelle à quel point l'anglaise excelle lorsqu'elle marie soul et breakbeats. Tha Darkest Hour s'aventure vers le trip-hop tandis que Lovers Grief, avec sa basse new wave et son rythme enlevé, réussit le petit exploit de nous faire danser le cœur lourd. Quant à Boys In Blue, il referme l'album dans un feu d'artifice power-pop aussi fédérateur que galvanisant.
Le problème de Emotional Junglist n'est jamais son ambition mais plutôt son manque de sélection. Nia Archives convainc davantage lorsqu'elle fait entrer les émotions dans la jungle que lorsqu'elle cherche à faire entrer la jungle dans une pop plus conventionnelle. Le disque accuse quelques baisses de régime et aurait probablement gagné en impact avec deux ou trois titres de moins.
On ressort donc de l'écoute avec un sentiment paradoxal. Plus inégal que Silence Is Loud, ce deuxième album laisse parfois sur sa faim. Mais il confirme aussi une chose essentielle : Nia Archives refuse déjà de se répéter. Et à une époque où tant d'artistes vivent confortablement de leur formule, ce goût du risque mérite bien quelques faux pas.
tracklisting
01. Feelingz Go Numb
02. Around Tha Bend
03. Danger
04. Vertical
05. This Could Be…
06. Dance With Me 2nite
07. Get Me Down (feat. Jorja Smith)
08. Train Of Thought
09. Superlust
10. There Goes Ma Head
11. Almost Always
12. Tender (feat. Sampha)
13. Tha Darkest Hour
14. Lovers Grief
15. Boys In Blue
titres conseillés
Feelingz Go Numb – Aroung Tha Bend – Danger – Lovers Grief