logo SOV

Gilla Band

Pugnello

Gilla Band - Pugnello
Chronique Album
Date de sortie : 25.09.2026
Label : Rough Trade Records
45
Publié par Franck Narquin, le 21 septembre 2026
This is hardcore.

Si l'on qualifie Gilla Band de groupe hardcore, ce n'est pas pour l'étiquette musicale, loin de là, mais pour revenir au sens premier du mot, un amas de pierres, de briques et de gravats utilisé comme couche de fondation pour stabiliser le sol avant de construire. Éloignés des clichés du genre, Gilla Band incarnent cette assise anguleuse qui refuse la moindre concession. L'accès à leur œuvre est exigeant, mais cette rudesse est fondatrice. Le groupe ne se contente d'ailleurs pas d'être l'une des matrices de la noise actuelle, il en constitue le sous-sol fertile et inflexible. Une importance inversement proportionnelle à leur notoriété puisque, après plus de dix ans d'existence, Gilla Band restent vénérés par l'underground et les spécialistes, mais encore largement méconnus du grand public.

Gilla Band ont érigé la radicalité en profession de foi. Radicale et hardcore, mais jamais immuable, leur musique n'a cessé d'évoluer et d'intégrer des éléments venus d'horizons a priori extérieurs à son périmètre, du hip-hop à la techno. Le groupe est ainsi passé du noise rock organique et sauvage de Holding Hands With Jamie (2015), joué dans les conditions du live, à la structure mentale et claustrophobique de The Talkies (2019), puis à la déconstruction industrielle entièrement façonnée en studio de Most Normal (2022). Pugnello pousse encore plus loin la piste amorcée par son prédécesseur. Daniel Fox confie à ce sujet que « souvent, plus les groupes avancent, plus ils s'installent dans une manière de faire confortable. Nous avons toujours faim d'expériences, de choses nouvelles ». Loin d'un discours promotionnel ou d'une simple note d'intention, Gilla Band associent les actes aux mots.

Conçu pendant quatre années et enregistré dans trois studios de Dublin, Pugnello a été produit par le groupe lui-même, puis mixé par Daniel Fox, qui d'autre ? Entre-temps, chacun s'est consacré à d'autres projets artistiques, de la peinture de Dara Kiely aux tournées d'Adam Faulkner avec Lankum, en passant par les productions de Daniel Fox et The Null Club, projet solo d'Alan Duggan Borges. Si le disque semble aussi urgent et immédiat, il a donc été conçu patiemment, nourri par les expériences extérieures de chacun. Sa palette sonore s'est notamment construite autour de la boîte à rythmes Perkons d'Erica Synths et de morceaux démontés, recomposés, parfois greffés les uns aux autres. Le groupe résume cette filiation : « Ce que The Talkies était à Holding Hands With Jamie, Pugnello l'est à Most Normal. Les deux albums vivent en symbiose. Pugnello en est le grand frère plus sombre et plus lourd. »


Le mot « Pugnello » désigne une police de caractères hantée dans un roman écrit par l'un des oncles de Dara Kiely. Entre les mains du chanteur, il devient l'incarnation de ces langages secrets qui existent au sein des familles. Les textes sont ainsi infusés par la mort de son père et ses souvenirs d'enfance, mais intègrent comme toujours humour absurde et pop culture, citant pêle-mêle les Power Rangers, des références bibliques, Blur et Oasis ou d'obscurs footballeurs. Plus Kiely multiplie les mots, les références et les calembours pour contourner le réel, plus les rares phrases dépouillées deviennent violentes. L'album s'ouvre sur un prédicateur noyé dans des expressions vidées de leur sens et s'achève sur cinq mots impossibles à détourner : « And your dad is dead ». Entre les deux, le disque dépouille une à une les strates du deuil.

The Angelus ouvre l'album dans un bourdonnement continu, soutenu par une rythmique déstructurée et des mots scandés puis hurlés, régulièrement interrompus par des déflagrations sonores. On entre dans une spirale de locutions toutes faites, de superpositions de sons et de souffrance déchirante. L'expérience sera physique, irrémédiablement physique. Dès Placeholder, Gilla Band déplacent pourtant le curseur. Bien plus structuré, le morceau repose sur une boucle abrasive et répétitive ainsi que sur une ligne de basse hypnotique. On dirait LCD Soundsystem produit par Steve Albini, mais en plus sauvage et plus dissonant. Les paroles parlent de souvenirs d'enfance et du danger d'écouter Coldplay à un volume trop élevé : « I'm injecting a lethal dose of nothing / I'm blaring a dangerous amount of Coldplay ».

La violence n'est toutefois qu'une composante de l'expérience. Avec ses collages de musique concrète, ses voix superposées et ses ruptures claustrophobiques, Three Hands Clapping transforme le studio en chambre mentale. Sur le beat lourd et saturé de Jacobsons, Kiely scande « I should be more sad », comme s'il tentait de produire mécaniquement le chagrin qu'il se reproche de ne pas éprouver suffisamment. Construit comme un morceau techno, The Megazord accumule les strates autour d'une boucle obsédante. Le robot composite des Power Rangers devient le reflet d'un cerveau qui tente de rassembler ses propres morceaux, entre enfance, honte et maladie mentale. Quant à Computer Sadness, tentative ratée de chanson d'amour selon Kiely, elle prend la forme d'une messe païenne menée par une voix d'outre-tombe. L'expérience sera aussi mentale, irrémédiablement mentale.


L'efficace Alogia et le single Giraffe offrent bien quelques branches auxquelles se raccrocher. Avec sa basse post-punk, ses guitares angulaires et son flow parlé-chanté, ce dernier apparaît comme le morceau le plus « classique » du disque. Pourtant tout cela reste noyé dans un magma de sons saturés et une production dense et abrupte. Même lorsque Gilla Band semblent revenir vers une forme familière, ils la présentent déjà déformée. Mais c'est peut-être avec les deux derniers titres que le disque impressionne le plus. Crisp Pop, une odyssée délirante de sept minutes et quarante-trois secondes où se chevauchent beat techno, sons parasites, collages et cris de douleur, nous plonge dans les méandres mentaux de Dara Kiely. La vraie folie est que le morceau ne nous perd jamais, porté par un groove imparable et une inventivité de chaque instant. Un disque dans le disque, aussi magistral que terrifiant. On y découvre au passage le classement officiel de la Britpop : « Cheese and Onion: Oasis. Salt and Vinegar: Blur. Prawn Cocktail: Pulp. Ready Salted: Travis ».

Sur At The Gallop, construit en écho à Trans, où Neil Young utilisait le vocodeur pour imaginer un dialogue avec son fils atteint de paralysie cérébrale, Dara Kiely trafique sa voix pour une conversation avec son père avant sa mort, sur fond de beat industriel et de sons stridents. Comme un paysage dévasté après la tempête, qui se coupe net sur « And your dad is dead », laissant l'auditeur KO. debout.

On ne peut donc guère donner tort au groupe lorsqu'il affirme que Pugnello est le grand frère plus sombre et plus lourd de Most Normal. L'album offre encore moins de portes d'entrée à l'auditeur, mais sa radicalité n'a rien d'un chaos abandonné au hasard. Sa forme apparemment éclatée et saturée est contrebalancée par des textes ciselés et jouissifs, une production au scalpel d'une précision diabolique et un réel sens du groove. Voilà peut-être ce que « hardcore » signifie chez Gilla Band, préserver un noyau artistique inflexible sans jamais figer la forme qui l'entoure. Pugnello est plus étrange et radical que son prédécesseur, mais aussi plus cohérent et plus addictif. C'est le cri d'un groupe qui refuse la facilité et le confort de l'autocitation, quitte à demeurer ultra exigeant et confidentiel. On peut appeler ça du hardcore. Nous appellerons ça un chef-d'œuvre qui se mérite.
tracklisting
    01. The Angelus
  • 02. Placeholder
  • 03. Alogia
  • 04. Three Hands Clapping
  • 05. Jacobsons
  • 06. The Megazord
  • 07. Computer Sadness
  • 08. Giraffe
  • 09. Crisp Pop
  • 10. At the Gallop
titres conseillés
    Crisp Pop – At the Gallop - Placeholder
notes des lecteurs
    Vous devez être connecté au forum pour noter cet album.
Du même artiste