Chroniquer un album de beabadoobee n'est pas des plus évidents tant sa trajectoire peut apparaître paradoxale : des chansons avec une forte base acoustique atteignant très vite un immense succès, des salles de concert se remplissant à vue d'œil, une popularité s'appuyant sur des formats courts très loin de donner des indices pertinents sur la consistance d'un album entier.
Néanmoins, malgré un nombre astronomique de collaborations, on ne peut que reconnaître que la musique de beabadoobee n'a jamais cédé à la facilité mainstream et ne s'est jamais départie d'une sincérité réelle. Ce quatrième album le confirme : la palette sonore s'élargit assez nettement avec une utilisation en arrière-plan d'effets électroniques et de cordes (sur le morceau-titre par exemple), et une alternance entre titres plus folk et d'autres plus rock (beaucoup de chansons faisant cohabiter les deux), le tout avec toujours une base mélodique solide à la guitare. L'essentiel de l'album est plutôt ancré dans l'indie rock américain, en détectant ponctuellement des influences variées, de Pavement à Elliott Smith en passant par Phoebe Bridgers et bien d'autres.
Une spécificité de cet album comparé aux précédents est l'intensité émotionnelle sans détour d'un certain nombre de morceaux, en particulier les singles Sun Has Set et Memories. Le premier est presque grunge, frontal et percutant. Les paroles amères sont envoyées de face de manière à tout remettre à plat pour préparer la suite. Le second est beaucoup plus portée sur la folk et la dream pop, avec des textures électroniques parcimonieusement dosées pour rendre la chanson extrêmement touchante et réussie. Outre ces singles, les moments marquants parsèment l'album comme la conclusion explosive Satellite ou Powerlines (avec Brendan Yates de Turnstile) et un côté mystérieux très intéressants.
Malgré cela, cet album souffre de faiblesses qui ont moins à voir avec la qualité des chansons qu'avec sa construction : beaucoup de chansons (Write Me A Letter, Radio, Spark, Despite That) sont construites autour d'un même fil conducteur, celui d'une chanson folk que les guitares saturées font basculer. Prises individuellement, toutes sont réussies, mais mises dans le même album (voire à la suite), elles donnent l'impression que la musique de beabadoobee n'arrive pas à déployer tout son potentiel et toute sa palette émotionnelle (alors même que la diversité sonore laisse penser que c'est à portée).
Par ailleurs, les craintes d'un virage mainstream sont assez largement évitées : certains morceaux qui lorgnent vers des effets de style plus pop finissent par tomber du bon côté, comme Nothing To Prove avec Hayley Williams en renfort, qui convainc malgré un refrain un peu exagéré.
Bien que parfois inégal, Pylon prouve que le talent de beabadoobee est indéniable. C'est un album qui montre une maîtrise affirmée de son propre style, mais qui parfois peine à le transcender. Les meilleurs moments sont ceux où les compositions sortent de leur propre carcan, s'offrant une liberté de style qui laisse penser que la musique de beabadoobee n'attend que le renouvellement pour ancrer davantage la hype dans la grande histoire.