Nous vous parlions de The Femcels en mai dernier, dans le cadre du festival Napoléon Dynamite. Elles reviennent déjà à Paris en novembre pour une soirée Pitchfork Avant-Garde. L'occasion parfaite de réparer un oubli, voire une faute professionnelle, tant leur premier album, I Have To Get Hotter, sorti en janvier, compte parmi les disques majeurs de 2026.
Figures de la scène laptop-twee (la twee pop passée à la moulinette électronique de 2026, avec éclaboussures d'hyperpop, d'indie lo-fi et de punk sur les parois), The Femcels évoluent dans le même petit écosystème que Bassvictim, Worldpeace DMT ou les New-Yorkais d'ear. Des synthés Casio façon jeu vidéo huit bits, des chansons pop impeccablement troussées, une énergie de sales gosses, une science du collage DIY et une ironie si permanente qu'elle finit par produire sa propre forme de sincérité. Voilà pour le mode d'emploi.
Le duo londonien réunit Rowan Miles, également chanteuse chez Worldpeace DMT, et Gabriella Turton. Leur album a été produit par Ike Clateman de Bassvictim, avec Leo Fincham de Worldpeace DMT à la coproduction sur deux titres. Autrement dit, une bonne partie de la microscopique internationale laptop-twee tient dans la même chambre, probablement très mal rangée. The Moldy Peaches, Crystal Castles, l'electroclash, l'indie sleaze, les jeux vidéo old school, la bedroom pop, Myspace, Instagram, le sexe, l'absence de sexe, les chaussures moches, les garçons encore pires et les titres à rallonge : tout cela est passé au shaker, sans aucun filtre, avant d'être régurgité en seize chansons et trente-deux minutes. Une sorte de journal intime écrit à quatre mains après trois nuits blanches et deux cents heures passées en ligne.
À la première écoute, I Have To Get Hotter ressemble à un paquet de bonbons qui piquent. Très coloré, immédiatement amusant mais peut-être pas indispensable à l'alimentation d'un adulte. Puis l'effet addictif s'installe. Neuf mois après sa sortie, l'album tourne encore en heavy rotation sur mes plateformes de streaming préférées et s'infiltre presque malgré moi dans toutes mes playlists. Parce qu'il est drôle, parce qu'il est cool, mais surtout parce qu'il est foutrement bien fabriqué et que, sous le déluge de vannes, les chansons sont excellentes. Sexualité contrariée (« I like this guy who lives on the moon / He always comes way too soon »), amour décevant, estime de soi en miettes (« I have to throw away these shoes 'cause everyone thinks I'm such a loser »), injonction à devenir plus belle, plus désirable, plus hot, et références culturelles parfaitement improbables (« You're like Elliott Smith but a little bit hotter / Pretty much you, and live a bit longer / Please don't stab yourself. »). Il y a à boire et à manger dans cette logorrhée, mais surtout de quoi se régaler.
I Have To Get Hotter fait ainsi penser à Superbad (SuperGrave en VF, hilarant film culte de 2007). Une bouffonnerie adolescente apparemment sans autre ambition que d'aligner les blagues sexuelles douteuses, mais qui finit par dresser, presque en contrebande, un portrait d'une finesse redoutable de ses personnages. Chez The Femcels aussi, l'obscénité sert de camouflage. Derrière les garçons nuls, les seins que personne ne peut toucher et la terreur de porter deux chaussures différentes se dessinent la dysmorphie, la solitude, la compétition sociale, le besoin maladif d'être regardée et la honte de vouloir l'être.
En repassant au peigne fin ces seize miniatures à l'occasion de cette chronique de rattrapage, les qualités du duo sautent au visage : un sens de la mélodie imparable, une écriture pleine de détails qui font mouche, une véritable science de l'effet comique et une capacité à changer de registre avant même que l'idée précédente ait fini de retomber. The Femcels recyclent des références vieilles de vingt ou trente ans sans jamais donner l'impression de participer à une soirée déguisée electroclash. Myspace est mort, mais ses fantômes ont désormais TikTok, des problèmes d'estime de soi et de très bons plugins. Et si vous n'êtes toujours pas convaincus, souvenez-vous qu'elles sont capables d'inventer des titres plus longs, et souvent plus drôles, que ceux de The Smiths : No One Will Fuck Me When I Wear Two Different Shoes (One Jordan, One Gucci Flip Flop) ou You're Gay And You're In Love With Me (Please Let Me Touch Your Boobs).
I Have To Get Hotter part dans tous les sens, emprunte les trottoirs, grille les feux rouges, mais évite miraculeusement le mur. Son désordre est celui d'un cerveau contemporain soumis à seize flux simultanés, passant de la vanne à l'angoisse, du mème à la confession et de l'autodérision à l'autodétestation sans prendre le temps de respirer. Sous ses dehors de blague géante, l'album capture quelque chose de très précis de son époque. The Femcels sont dans la place. Et, neuf mois plus tard, il faut bien se rendre à l'évidence, elles sont devenues beaucoup plus hot que prévu.
tracklisting
01. Rowan and Gabriella Present: The Femcels ft. Explosions
02. No One Will Fuck Me When I Wear Two Different Shoes (One Jordan, One Gucci Flip Flop)