La musique, plus que toute autre forme d’art, vient faire appel à des vibrations intérieures qui semblent parfois ancestrales. C’est ce qui en fait une expérience aussi différente pour chacun que collective par le plaisir, voire le besoin, d’essayer de rendre par un langage ce qui ne peut finalement pas être mis en mots, et dépasse très certainement ses créateurs. Andy Bell & le duo Masal (qui faisait la première partie du premier avant de se réunir autour de leur amour pour Promises, de Floating Points, Pharoah Sanders et le London Symphony Orchestra, influence qui se laisse entendre rapidement), bien conscient de livrer une musique hypnotique aux racines profondes, ont nommé leur album en ce sens : Common Primitives. Un commun primitif, une sorte de fond archaïque partagé : ce qui nous relie dans ce qui nous a précédé.
Si cette introduction semble un peu trop lyrique pour vous, ne partez pas sans avoir lancé une piste de l’album, fermé les yeux, et essayé de vous reconnecter aux vibrations primaires de notre passé commun (vous pouvez aussi juste passer un moment agréable, ou ne pas aimer ce que vous entendez, c’est la beauté du langage artistique !). After Kâtibim (du nom d’une chanson folklorique turque, patrie de naissance d’Özlem Şimşek, harpiste du duo dont on entend également la voix sur cette piste) commence au milieu d’une boucle de harpes aux notes éparses, de pads spatiaux d’Al Johnson, l’autre moitié du duo, et des notes de guitare d’Andy Bell, aux textures et harmoniques proches de celles que l’on a pu entendre dans le récent Renascent de Durutti Column. La boucle va lentement se réduire avant l’arrivée d’une guitare acoustique, puis prolonger son cheminement, d’une façon difficile à déchiffrer tant tout est histoire de mouvements, d’ajouts et de retraits discrets, de jeux de volumes, jusqu’à une anomalie sur la fréquence qui fait toussoter le système, telle une bande perturbée par une vague électromagnétique en plein espace, avant de reprendre sa douce mélopée, bientôt rejointe par des synthétiseurs avant un engloutissement final dans l’onde magnétique.
D’espace, il en est question à tous les niveaux. Ressemblant parfois aux projections par effet Doppler du mouvement des astres qui déploient leur nébuleuse mélancolie diffuse, c’est aussi l’espace entre chaque son que le groupe sculpte. L’empilement de couches est constamment différent et impossible à compter, comme le nombre d’instruments jouant ce que l’on entend, tant chaque note semble porter un effet, un son, un pincement de corde différent.
I Swear We Are Infinite commence comme une chanson post-rock avec une batterie solide puis pivote en un pont inquiet, arrivant comme un début de fièvre et redéfinissant la deuxième partie, plus complexe dans sa tonalité, ni triste ni joyeuse. Les musiciens ne semblent pas vouloir capter une émotion particulière, mais au contraire encapsuler tout ce qui fait l’humanité : l’émerveillement devant l’infini aussi bien que le spleen en découlant, et, surtout, la beauté de l’existence même. Une forme de mélancolie de l'infinitésimal, de ce que l'on ne pourra jamais vraiment voir ni comprendre.
D’une délicatesse et d’une élégance constante, leur musique peut aussi bien servir à s’immerger, à la décortiquer, à repérer des moments que l’on attend ensuite mais qui n’arrivent jamais vraiment où on croyait les avoir entendus la première fois. De façon plutôt surprenante, les percussions sont bien présentes et participent aussi à cette immersion, par exemple sur Soap And Water, où les pulsations saturant l’espace ressemblent au sang circulant dans le corps lorsqu’une émotion forte nous parcourt.
Les musiques nous décentrent petit à petit, toujours une main sur la nôtre pour ne pas nous perdre, jusqu’à retrouver quelque chose de commun. Tower Of Babylon, la piste la plus évidente, avec sa batterie marquée et son arpège de guitare ponctuant l’avancée du morceau, prend des atours de trip-hop presque madchestrien, un recentrage portant l’héritage rock d’Andy Bell avant deux dernières pistes flamboyantes.
The Morning Of The Trip cite explicitement la phénoménale B.O. de Outer Wilds et sa musique-titre (dans le cas inverse, l’alignement astral qui aura permis d’utiliser exactement les mêmes notes, les mêmes sons et les mêmes textures devra être étudié chez les physiciens quantiques), pinacle de l'expérience sur la finitude de l’existence, à travers l'échelle du vivant mis en perspective de l’espace. Avec peu de choses, finalement, Andy Bell & Masal replacent l'humain dans l'univers infini. L’album nous lâche la main et nous enjoint à prendre notre propre envol avec Rudi’s Dream - The Third Bardo, en deux parties, très cinématographique, qui se termine sur quatre minutes au psychédélisme lumineux, presque jungle, comme un dernier trip vers l’infini, donc, quelque part, vers soi-même.
Le trio nous offre, avec Common Primitives, une transe chamanique post-rock où émotions enfouies, vertige métaphysique et hypnose spatiale se mêlent en un album grandiose, dont les seuls défauts semblent avoir été rajoutés pour en laisser une trace humaine, et ne pas croire à un message envoyé d’ailleurs. Pour peu que l’on soit sensible au rythme et à l’émerveillement que le trio propose, ce qui n’est pas forcément une évidence, ce sera sans conteste un sublime et grand moment musical de l’année.
tracklisting
01. AFTER KÂTIBIM
02. I SWEAR WE ARE INFINITE
03. YUZUKI FIGHTING SPIRIT
04. SOAP AND WATER
05. TOWER OF BABYLON
06. THE MORNING OF THE TRIP
07. RUDI’S DREAM - THE THIRD BARDO
titres conseillés
The Morning Of The Trip, I Swear We Are Infinite, Rudi’s Dream - The Third Bardo