Nous sommes en 2026, il est donc normal que, règle de l'éternel recommencement oblige, la musique des années 90 soit en ce moment remise sur le devant de la scène et que ses meilleurs ambassadeurs deviennent source d'inspiration pour une multitude de jeunes groupes. Nous avons cessé de compter les formations issues de cette période qui se produisent en ce moment et qui raflent tous les suffrages. Rien qu'à Sound Of Violence, les reporters les plus « expérimentés » n'ont eu de cesse de se retrouver sur les bancs du lycée, Doc Martens ou Vans aux pieds, chemises à carreaux, Bombers Naf Naf et doudounes Chevignon sur les épaules, ou affublés de survêtements Adidas « peau de pèche » qui en ont fait rêver plus d'un en cours d'EPS. Dans les écouteurs de nos premiers Discman, le fleuron de la Britpop pour les uns, le rock alternatif américain pour les autres. Une décennie où la guitare dominait encore dans les charts et où l'on pouvait assister pour une centaine de francs ou une vingtaine de pounds à des affiches de festivals indépendants glorieuses.

Tout cela pour dire que, trente ans après, les ados devenus boomers aiment à revivre leurs premiers émois musicaux, grâce à la paie qui va avec, cela est tout de même plus aisé vu les cours alarmants du billet de concert de nos jours. On retrouve donc depuis quelques temps des doubles line-up thématiques, avec comme point commun l'ère durant laquelle les groupes présentés ont marqué le plus les esprits. Nous avons testé dès 2024 pour nos fidèles lecteurs l'une de ses appétissantes affiches au Royaume-Uni, celle qui offrait sur un même plateau d'argent Manic Street Preachers et Suede, icones de la Britpop qui, toujours en activité, aiment à s'immerger dans leur « période bénie » pour le plus grand plaisir de leurs fans. En cette étouffante soirée de mai, c'est à Paris au Zénith que nous allons entamer un voyage dans le temps des révisions du bac avec le retour collectif de Skunk Anansie et Garbage.
En ce qui concerne les premiers, c'est dès l'an passé avec la sortie de leur dernier album
The Painful Truth que nous les avons croisés à nouveau à l'Olympia de Paris pour un concert intense. Avec les seconds, nous avons été, reconnaissons-le, beaucoup moins fidèles sans pour autant perdre de vue le personnage flamboyant et militant de Shirley Manson, femme de convictions dont les coups de gueule et les prises de positions contre tout ce que peut représenter de nauséabond les extrêmes sont une lumière dans les ténèbres.
Alors ce soir, dans un Zénith bâché en hauteur mais dont la fosse est néanmoins pleine à craquer, nous retrouvons en première position Skunk Anansie. Le concept est égalitaire : une heure et quinze minutes par groupe, et ce sont les Anglais qui ont pour mission de mettre en premier le feu à la salle bien que la chaleur écrasante y ait déjà contribué. Avec un format réduit, nous avons donc droit à un florilège de singles de la part de Skin, Cass, Ace et Mark qui, pour l'occasion, ont tout de même pris le soin de revêtir la scène des atours qui étaient en place lors de leur propre tournée, soit garnie de picots noirs (en mousse, fort heureusement) donnant des airs de club sado-maso à la scène. Pas de temps à perdre, Skin passe immédiatement aux choses sérieuses et c'est avec son sourire ravageur, dans une combinaison noir luisante, que l'intro devenu rite de passage obligatoire sur
Charlie Big Potato se fait. C'est avec un plaisir non feint, car sagement engoncée dans un siège, que nous nous régalons de voir la fosse immédiatement s'agiter.
Malgré deux derniers albums plutôt moyens, Skunk Anansie n'ont jamais déçu sur scène. L'énergie sauvage et sensuelle que dégage Skin est absolument incomparable. C'est aussi l'occasion ce soir de tenter de renouer avec
The Painful Truth, avec quatre de ses morceaux interprétés là ou seulement deux avaient été joués l'an passé. Le choix est ce soir plus dynamique, entre
An Artist Is An Artist,
Cheers et
Lost And Found. Le reste de la setlist est fidèle à ce à quoi nous a habitué le groupe sur ses tournées précédentes. Mais, peu importe ce qui est interprété, c'est indéniablement pour nous laisser guider par l'incandescente Skin que nous nous rendons à un concert de Skunk Anansie. Ainsi, cette dernière s'adresse à de nombreuses reprises aux fans des premiers rangs les plus enjoués avec des petits mots doux, rappelle que le groupe, malgré trente ans de carrière, se veut toujours indépendant et détaché des énormes firmes qui détruisent l'industrie de la musique, en profite pour fendre la foule et se laisser porter à bout de bras par ses admirateurs dévoués, pour faire monter sur scène un adepte du crowd surfing qui a étonnamment réussi à passer au-dessus du crash où des vigiles très zélés l'attendaient.
L'heure et quart défile à une vitesse monstre, ce qui finalement n'est pas assez pour profiter pleinement de l'aura de Skunk Anansie, véritables bêtes de scène. Le reste de la setlist oscille entre classiques avec
Hedonism (Just Because You Feel Good) ,
I Can Dream,
Yes It's Fucking Political ou
Little Baby Swastikkka, accompagnés de morceaux peut-être un peu plus anecdotiques sur disque mais qui, une fois en live, prennent une tout autre ampleur. Les messages de Skin (et plus tard Shirley) sont de véritables appels à se battre contre les tendances destructrices de nos dirigeants à vouloir nous faire croire que de se renfermer sur soi-même serait la solution à nos problèmes.
Les messages de Skunk Anansie n'ont jamais autant résonné que trente ans plus tard, voilà pourquoi les fans du groupe répondent systématiquement présents lors des concerts. Un début de soirée enflammé, une dose de rock balancé dans nos têtes comme un missile et une sensation d'harmonie transpirante partagée entre toutes et tous qui fait vraiment du bien.