Chronique Album
Date de sortie : 30.01.2026
Label : Sonic Cathedral
Publié par
Jérémi Desplas, le 26 janvier 2026
Le shoegaze, cet éternel repaire de losers. My Bloody Valentine ? Un ratio de vingt ans d'attente pour quarante minutes de bruits d'aspirateur. Slowdive ? Cloués au pilori par une presse musicale britannique plus détestable que la presse sportive espagnole. Ride ? Une dignité enterrée en essayant de copier Oasis puis en finissant dans Oasis. Lush ? Une fin tragique sur laquelle on évitera de rigoler. Pale Saints ? Presque aucune nouvelle depuis trente ans. Alors oui, si ces groupes ont enregistré de très bons albums, des chefs-d'œuvre, le probable meilleur album de tous les temps (Loveless, s'il faut vraiment préciser), force est de constater que leur place glorieuse dans la postérité est plus souvent dans le cœur des fans qu'au Rock'n'roll Hall of Fame (ce qui n'est sans doute pas plus mal d'ailleurs).
Mais alors que le shoegaze vit un retour en grâce, porté par la jeune génération, l'apparition d'un groupe comme Whitelands intrigue : classes, bien fringués, Londoniens, tout pour réussir. Exagération ? A peine : le communiqué de presse parle d'un chant sous l'influence des popstars Chappell Roan et Sabrina Carpenter, et d'une première moitié d'album aux relents de Bitpop, le genre antagoniste qui s'était appliqué à lapider la première vague shoegaze dans les années 90. L'ambition de Whitelands de réussir à amener le shoegaze vers un succès pop a donc sa pertinence aujourd'hui mais relève du paradoxe risqué : tel Schrödinger, à espérer mesurer son chat vivant, eh bien on le retrouve mort, ou pire, il devient ce qu'Inhaler est au post-punk irlandais. Néanmoins, Whitelands ont des arguments à faire valoir : un adoubement de la part de Slowdive dont ils ont assuré les première parties, un featuring d'Emma Anderson de Lush, et derrière eux le label Sonic Cathedral qui a notamment à son palmarès d'avoir sorti le premier album de bdrmm. Alors penchons-nous de plus près sur ce deuxième disque.
Heat Of The Summer lance l'album comme Under The Sun annonçait le deuxième album de DIIV : avec l'intention jusque dans le titre de nous éblouir d'un single dream pop lumineux et rayonnant. Avantage américain sur ce terrain : le riff central est efficace mais semble soutenir un peu trop sur ses épaules la totalité du morceau, d'autant plus que le chant très en avant fait très clairement transparaître l'intention de gagner trop vite l'attention de l'auditeur distrait. On préfère la douce mélancolie de Songbird (Forever). Les cordes en arrière-plan incarnent parfaitement (et logiquement) le chant des oiseaux évoqué dans le titre, si bien que toute l'instrumentation garde sa cohérence avec le lyrisme romantique exacerbé du morceau. La parenthèse plus atmosphérique Shibuya Crossing évoque assez fortement (du titre à la musique) Lost In Translation, généralement le film préféré de tous les shoegazeurs actuels. Ce n'est pas forcément un mal, d'autant plus que le groupe fait l'effort d'inclure des sons de guitare lancinants du meilleur effet derrière la mélodie principale. Dommage que Glance voie le groupe retomber quelque peu dans ses travers, à savoir une chanson efficace mais pas spécialement originale, avec des montées pop qui noient la subtilité. Sparklebaby, elle, échoue à transformer la ligne de guitare qui fait office de colonne vertébrale en véritable progression, malgré l'intervention d'Emma Anderson que l'on entend relativement peu. Le tout pour une première moitié d'album avec une belle réussite mais plus globalement mi-figue mi-raisin. Jusqu'ici, on se situe sur une étrange fusion entre Beach House et Local Natives.
Les choses sérieuses se jouent par la suite : en mettant les potards au maximum et en déchirant un orage de distorsion, Blankspace convainc immédiatement et peut véritablement poser Whitelands en espoir shoegaze plutôt qu'en dream pop honorable, mais de deuxième division malgré tout. Le groupe garde ici toute son efficacité, mais élargit sa palette émotionnelle en se forçant moins à endosser un costume de popstar noisy un peu trop grand pour eux. La lancée se poursuit sur I Am No God, An Effigy aux multiples changements de rythme et fourmillant de bonnes idées, des tunnels noisy au retour des violons, pour une fresque complète réussie. La doxa raconte qu'il faut broyer du noir pour écrire ses meilleures chansons. Sans se prononcer sur le fond de cette idée reçue, cela semble s'appliquer à Whitelands tant cette deuxième moitié d'album est habitée par les grandes et petites préoccupations du groupe, de Gaza à la difficulté de vivre de sa musique. Sans arriver aussi haut, Dark Horse est une chanson profondément hantée par une angoisse qui recouvre tout sous une saturation qui rappelle que le shoegaze est avant tout une affaire de densité et de débordement sonore et émotionnel. Un temps évoquant le calme après la tempête, Mirrors en remet une couche et n'hésite pas à montrer les muscles pour convaincre, ce qui fonctionne bien après ce qui précède, la construction de l'album n'étant pas anecdotique. En conclusion, Golden Daze nous crie en douceur de remettre l'album à zéro, sans retrouver les sommets précédents.
Tel les vagues qui décorent tous ses visuels, Sunlight Echoes est un album de flux et de reflux, entre des chansons bruitistes de qualité et un manque de maîtrise sur d'autres, et qui refuse de choisir entre rentrer avec fracas dans la cour des grands et se cantonner au rang d'espoir toujours dans l'ombre de ses influences. Là où bdrmm ont vite opté pour le premier choix, Whitelands repoussent encore un peu l'échéance, même si le gain d'expérience depuis le premier album est clair. « Don't wait until the sunrise » chantent-ils en conclusion. A eux.