Voici donc le retour d'And Also The Trees seulement deux ans après leur remarquable Mother Of Pearl-Moon, avec ce nouvel album appelé The Devil's Door, qui marque en quelque sorte le troisième acte d'une trilogie commencée quatre ans plus tôt avec The Bone Carver.
Pour vous rafraîchir la mémoire, The Bone Carver, sorti en 2022, pouvait s'apparenter à un nouveau départ pour la bande des frères Jones. Car un coup d'œil attentif permet de comprendre que chez And Also The Trees, tout est question de cycles, tant les périodes se dévoilent de façon étonnamment limpide pour qui sait observer la dynamique particulière qui apparaît dans leur discographie.
Il faut remonter loin dans le temps pour revenir à la genèse de ce groupe à la fois singulier, fondateur et fondamental dans la musique contemporaine anglaise. Les premiers pas nous mènent donc à la fin des années 70, début des années 80, où le post-punk de ces jeunes gens d'Inkberrow se démarque déjà par la plume de son chanteur Simon Huw Jones. Ces premiers pas se traduisent par un premier album éponyme produit par un Lawrence Tolhurst, en plein doute sur son rôle au sein de The Cure. Ce premier LP est suivi par l'indispensable Virus Meadow, pierre angulaire qui amorce la transition du post-punk vers les aspirations romantico-classiques, jusqu'à la fin des années 80.
Vient alors la période américaine (The Klaxons, Angelfish, Silver Soul) entre 1993 et 1998. Le groupe se détache des fantômes de Macbeth pour se retrouver dans des ambiances plus urbaines, où le son de la guitare de Justin Jones renvoie à un bar perdu du Midwest, avec ses photos jaunies de pin‑up accrochées au mur et où s'entend le rock des années 50s.
Après être revenus sur des terrains plus familiers avec (Listen To) The Rag And Bone Man en 2007, And Also The Trees s'essaient aux ambiances acoustiques. On peut trouver à redire sur une démarche où la réinterprétation dépouillée ne met pas forcément en valeur les vieux morceaux, pourtant, cette période est essentielle, car elle ouvre encore davantage le champ des possibles. À ce titre, elle apparaît comme le terrain où vont pousser les graines qui font ce qu'And Also The Trees est aujourd'hui.
Ainsi, avec The Devil's Door, And Also The Trees n'ont peut-être jamais été aussi proches de la perfection, de ce à quoi ils avaient aspiré depuis toujours. The Devil's Door est la continuité de Mother Of Pearl-Moon, dans son appréhension d'une musique rock classico-jazz qui porte les textes descriptifs de Simon Jones, d'une Angleterre rurale aux accents mystérieux et étranges.
Il vous suffit d'écouter le sublime Return Of The Reapers pour voir apparaître sous vos yeux ces revenants mécaniques surgir des larges terrains du Cambridgeshire. Puis, quand Simon Jones vous ramène à la ville, ce n'est pas pour le tumulte de Londres, mais pour des villes moyennes, parfois d'un autre âge. Dans The Rifleman's Wedding, il vous dépeint avec tact une petite pièce rurale d'un temps passé.
Au coin de cette rue, The Trickster conserve intacte l'ambiance nourrie par l'étrange, presque mystique, véritable fil conducteur de The Devil's Door. La musique d'And Also The Trees collerait à merveille dans des films de David Lynch, de par leur lenteur hypnotique et leur beauté inquiétante. Pour vous en convaincre, il faut se plonger dans l'instrumental Beginning Of The End, ou dans le mélancolique I Lit A Light, qui propose une approche plus personnelle et introspective que narrative.
À ce petit jeu, The Child In You et As I Dive portent en eux quelque chose de presque ésotérique et suranné qui qualifie The Devil's Door, et dont le mélancolique puis flamboyant The Silver Key est la clé. Il faudra surtout vous arrêter sur The Crosshair, magnifique pièce à la mélodie si délicate, où l'intelligence du travail de Colin Ozanne sublime l'ambiance générale bâtie par la subtile guitare de Justin Jones.
Cet album est sublime, et il n'est désormais plus possible d'en attendre moins de la musique de And Also The Trees. Le groupe se nourrit de tout ce qu'il a été sans jamais rien renier, en extrait la sève qui donne ce qu'il est aujourd'hui. La force poétique et les ambiances si particulières se mâtinent de sonorités jazz délicieuses. Les mots de Simon Jones ont une façon tellement singulière de raconter un monde, de prendre les histoires ici ou là, de photographier les paysages, de capturer les expressions sur un visage et les sentiments dans les âmes.
Les cinq musiciens sont ici dans leur plus belle forme, comme si toutes ces années n'avaient été qu'un prétexte pour l'excellence qu'ils nous offrent depuis The Bone Carver. Viendra ce jour où le plus grand nombre découvrira à quel point cette formation est singulière, brillante, et à quels sommets les frères Jones ont porté l'exigence de leur art. Depuis plus de quarante ans, And Also The Trees avancent loin des modes, loin des scènes tapageuses, dans une fidélité absolue à une vision qui n'appartient qu'à eux. Album après album, ils ont bâti une œuvre qui ne cherche ni l'approbation ni la facilité. C'est simplement un monde intérieur qui se déploie avec cohérence et élégance.
And Also The Trees peuvent ne pas vous toucher. Mais si leur musique vous atteint, elle vous enveloppe, vous emporte, et vous marque durablement. Elle vous habite, puis vous ouvre des paysages que personne d'autre ne sait évoquer avec une telle délicatesse. Voilà ce qui fait que ce groupe est absolument merveilleux. Il est unique et indispensable.
tracklisting
01. THE SILVER KEY
02. THE CROSSHAIR
03. ROOFTOP
04. THE CHILD IN YOU
05. RETURN OF THE REAPERS
06. THE TRICKSTER
07. I LIT A LIGHT
08. THE RIFLEMAN'S WEDDING
09. AS I DIVE
10. BEGINNING OF THE END
11. SHARED FATE
titres conseillés
THE CROSSHAIR, RETURN OF THE REAPERS, BEGINNING OF THE END