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And Also The Trees

Interview publiée par Jean-Christophe Gé le 25 février 2026

Ma première « rencontre » avec And Also The Trees date de l'été 1988. Je me rappelle avoir lu un article sur eux pour la sortie de The Millpond Years. J'étais en vacances dans le Gers à des années lumières du premier disquaire, et j'attendais avec impatience de pouvoir écouter leur musique qui me semblait mystérieuse et pour la peine inaccessible. C'était avant qu'Internet entreprenne son travail de démystification et rendent presque tout accessible en quelques clics. Aussi, en 2026, après quelques échanges d'emails, j'appelle Simon sur son mobile. Son numéro est encore dans mon répertoire depuis notre précédente conversation. L'adolescent impatient et frustré que j'étais n'en croirais pas ces lignes.

Dans la présentation de The Devil's Door, vous dites que ce disque est le dernier volet d'une trilogie avec The Bone Carver et Mother-of-pearl moon. Quand avez-vous réalisé que c'était une trilogie ?

Je pense que c'est quand c'était terminé, que nous l'avons écouté et que nous avons considéré ce que nous avions fait. Je pense que c'est parce que les trois albums sont sortis assez rapprochés pour nous. Nous avions l'habitude d'attendre quatre ans entre les albums, mais là c'était beaucoup plus proche. Et puis, ce sont trois albums avec les mêmes musiciens. Ce qui les lie particulièrement, c'est la clarinette et le piano de Colin Ozanne.

Ce n'est pas la première fois dans votre histoire qu'il y a un fil conducteur entre certains albums. Mais un peu comme une anomalie dans ces évolutions, il y a votre album acoustique. Était-ce un nouveau départ ou une pause dans votre parcours ?

C'était un peu une surprise. Le gars qui dirigeait les Disques du 7ème Ciel organisait des concerts secrets sur son toit à Paris. Il était fan du groupe et nous avait proposé de faire un concert acoustique là-haut. À ce moment, Ian Jenkins jouait de la contrebasse et Emma jouait du dulcimer, ils ont quitté le groupe depuis. Nous avons fait ce show, c'était tellement fun et créatif que nous avons continué l'expérience et fini par sortir deux albums : un principal et un petit follow-up. Ça a été important pour nous, comme étape créative, ça nous a rendus plus conscients de l'espace, du silence, du son des instruments et du rythme. C'était une sorte d'expérience éducative inattendue.

Vous avez sorti trois albums en cinq ou six ans. C'est beaucoup pour n'importe quel groupe. Est-ce un flux continu de créativité ou des éclairs d'inspiration ?

Je ne sais pas, c'est une sorte de période faste créative pour nous. Je pense que le COVID-19 a resserré les choses car rien d'autre ne se passait. Nous travaillions sur Mother-of-pearl Moon sans distraction, pas de concerts, pas de tournées. Je suis une personne routinière, et j'ai pu me consacrer au travail sans distractions. Tous les matins pendant soixante-sept jours d'affilée, j'allais travailler sur l'album dans mon studio sans faire de pause. Justin aussi se levait très tôt pour composer. Après, la réaction à Mother-of-pearl Moon a été excellente, ce qui nous a donné un élan créatif supplémentaire.

Si tu rencontrais le Simon de 1983 qui vient de finir son premier album, comment lui décrirais-tu The Devil's Door ?

Oh... Justin dit que c'est du « dark psychedelic ». Je suis tellement obsédé par les paroles que je dirais que c'est comme se promener dans une galerie d'art, regardant différentes œuvres, différents épisodes de vie.

Il y a des chansons qui sont venues plus facilement que d'autres ?

Oui, comme toujours, certaines viennent naturellement, d'autres sont plus difficiles. Justin donne souvent des titres provisoires. Cette fois il les a basés sur des tableaux vus dans des musées londoniens. Parfois ça m'aide créativement, parfois c'est une fausse piste. Par exemple, Return Of The Reapers est venue très vite. Avec cette mélodie et ce titre, je me suis assis, j'ai pressé enregistrer et les paroles sont venues très naturellement de la mélodie. J'ai écrit les paroles et la mélodie vocale en une journée.
En revanche, pour The Crosshair, ça a été plus difficile. Quand Justin m'a transmis sa démo, ça m'a beaucoup surpris. Ça sonnait comme un morceau des années 80, pas du tout dans la veine de Mother-of-pearl Moon. Je ne l'aimais pas trop, pour moi c'était trop un retour en arrière. Et puis Justin a eu l'idée de retirer toutes les guitares pour ne garder qu'une ligne de basse, ça a changé l'ambiance. Colin a ajouté des parties de clarinette qui ont donné une atmosphère de polar américain. Ça ne collait pas du tout avec les paroles que j'avais imaginées et j'ai dû les réécrire, en imaginant que le protagoniste est un assassin. Puis, j'ai inversé le récit, commençant par la fin. Certaines chansons prennent des vies différentes sur plusieurs années.

Mon collègue Bertrand m'a dit que Shaletown le hante depuis trente ans. C'est vrai que vos chansons ont une aura hantée, crois-tu aux fantômes ?

Pour moi c'est difficile de ne pas y croire. Pendant une tournée que je faisais avec un autre groupe, j'ai eu une discussion avec un ingénieur du son très sceptique, qui défendait passionnément qu'il n'y croyait pas, disant que si ça existait ça aurait été filmé. Je l'écoutais sans broncher, mais j'ai vécu des expériences inexplicables, donc je crois aux fantômes, mais je ne chercherai pas à convaincre qui que ce soit de leur existence. Ce sont des histoires assez longues à raconter, j'en ferai peut être une chanson. The Legend Of Mucklow sur (Listen To) The Rag And Bone Man n'en n'est pas très loin.

Les titres ressemblent à des chapitres de livre. Est-ce que l'album se déroule comme un roman ?

C'est plutôt une collection d'histoires différentes. Parfois il y a un début et une fin, parfois juste un passage dans le temps. Ou plutôt un peu comme des tableaux que tu verrais dans une galerie ou un musée. Tu entres dans une pièce et tu vois The Return Of The Reapers (ndlr : de Henry Herbert La Thangue à la Tate), dans une autre un tableau en clair obscur.

Catherine Graindorge joue du violon sur l'album. Comment cette collaboration est-elle née ?

Elle a contacté le groupe il y a quelques années. Notre management avait vu que sa dernière collaboration était avec Iggy Pop, qu'il fallait la rencontrer. Nous avons travaillé ensemble sur son projet Songs For The Dead qui n'est pas aussi morbide que le titre, basé sur la tragédie grecque d'Orphée et Eurydice, et une autre partie sur poème d'Alan Ginsberg à propos de Joan Vollmer, la femme de William Burroughs.
Après nous avons fait un album avec un pianiste suisse, Simon Ho, qui joue aussi de l'harmonium, et un bassiste français, Pascal Humbert de 16 Horsepower et Wovenhand. Et nous avons tourné ensemble après. Catherine est une violoniste exceptionnelle, et elle chante également. Justin a eu l'idée d'avoir un chant féminin en arrière-plan, pas un chant classique, avec un accent non anglais, ça a super bien fonctionné. Elle jouera avant nous en tournée en France. Je vais peut-être faire un ou deux titres avec elle. En échange, elle pourrait faire quelques chœurs avec nous, on verra.

Peux tu m'en dire plus sur tes autres projets en dehors d'And Also The Trees ?

Quand je répétais avec Catherine à Bruxelles, Simon Ho m'a dit qu'il travaillait sur un album basé sur ses voyages au Mexique. Il avait un très long morceau au piano sur lequel il voulait rajouter un texte en anglais et m'a demandé si je voulais bien le lire pour lui et j'ai dit oui, pourquoi pas. C'était assez chouette. Puis il m'a dit qu'il avait d'autres instrumentaux sur lesquels il voulait mettre une voix. Mais je travaillais sur un album pour And Also The Trees et également sur November avec Bernard Trontin des Young Gods et lui ai dit que je n'aurai probablement pas le temps. Mais il m'a quand même envoyé les morceaux et ça m'a inspiré, j'ai écrit les mélodies de trois chansons très rapidement et enregistré ma voix. C'est très différent de ce que j'ai fait avec And Also The Trees. Sur cet album, je chante avec une tunisienne qui chante en arabe. Elle a une voix qui peut monter en soprano et avec la mienne en baryton, et mon en anglais, ça fait un contraste très intéressant même si ça semblait assez improbable au début. L'album est vraiment bien. Nous avons tourné en Suisse avec ce projet.

Et le projet avec Justin, Brothers Of The Trees ?

C'est en pause pour le moment. Mother-of-pearl Moon devait être un album de Brothers Of The Trees, mais c'en est devenu un de And Also the Trees. Nous n'avons pas décidé de la suite.

Vous allez bientôt partir en tournée. Avec un catalogue impressionnant, comment choisissez-vous les morceaux à jouer ?

Nous ne pouvons pas jouer trois heures comme The Cure. Nous devons réduire à vingt morceaux, en incluant six nouvelles chansons. Il faut aussi varier pour les fans qui viennent souvent. Cette année, c'est le 40ème anniversaire de Virus Meadow, donc nous allons essayer de jouer quelques morceaux de cet album, même si nous jouons toujours Virus Meadow et Slow Pulse Boy. Je choisis les chansons en cherchant un bon équilibre entre morceaux traditionnels avec versets et refrains et d'autres au format plus libre. C'est intéressant d'avoir différentes ambiances, des morceaux avec plus ou moins de batterie et différents types de guitare.

Vous jouerez avec The Cure à Nîmes. C'est un cadre un peu différent des autres concerts que The Cure vont donner cet été, quel est le brief de Robert ?

Je ne sais pas. C'est venu un peu par hasard. Justin parlait avec Robert de l'album et de la tournée que nous allions faire. Il lui a demandé où nous allions jouer et Justin lui a dit que nous allions jouer en France. Alors il lui a demandé si nous voulions venir avec eux à Nîmes. Robert est très impliqué et vraiment sympa. Je n'avais pas suivi toute leur carrière, mais quand ils ont sorti leur dernier album, je suis allé l'acheter chez mon disquaire et je l'écoute beaucoup, du coup je suis très content de les voir le jouer sur scène.

Une dernière question. Vous avez évoqué l'importance de la littérature. As-lu des livres récemment qui t'ont particulièrement plu ?

J'ai lu les deux derniers romans de Cormac McCarthy, The Passenger et Stella Maris. Il y a quelque chose de particulier dans ces livres qui m'a poussé à les lire plusieurs fois, ce que je ne fais jamais. Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas dans ces livres, mais ils m'ont emmené dans des lieux étranges, avec des personnages complexes. Stella Maris parle de la sœur du protagoniste, dans un hôpital psychiatrique, discutant avec un psychiatre, tous deux mathématiciens, et j'ai trouvé ça passionnant même si je ne comprends rien aux maths. J'ai relu Chekhov aussi, mais je suis dans une période où j'ai du mal à trouver quelque chose qui me plaise.