Quelques mois après la sortie de leur premier album Role Model Hermit, qui s'est classé sans difficulté parmi les meilleurs albums de l'été et de l'année, mary in the junkyard étaient de passage à Paris pour un concert à guichets fermés à la Bellevilloise. A quelques heures de l'échéance, nous retrouvons Clari Freeman-Taylor (chant, guitare), Saya Barbaglia (basse, violon) et David Addison (batterie) pour en discuter. Lors de cet entretien, Clari a avancé son tricot, Saya a dessiné l'interview, et nous avons pu parler souris, yétis et dents cassées.
Tout d'abord, comment allez-vous ? Comment se passe la tournée ?
Clari : Ça se passe bien. De 5h à 14h on a dormi. Saya : Clari et moi avons dormi vraiment, vraiment longtemps la nuit dernière. On vient de se réveiller pour venir ici. David : J'étais réveillé un peu avant, donc j'ai marché dans Belleville, ce qui était très sympa. Et on est sortis dans Paris la nuit dernière. On un bar favori vers Montmartre donc on est allés là-bas. On a rencontré un boulanger très gentil qui s'appelait Monsieur Caramel. Clari : Oui on a passé un très bon moment la nuit dernière. On est allés à notre endroit préféré à Paris, mais on ne dira pas où c'est parce qu'on ne veut pas que ça devienne trop connu. David : Et puis on est allés au Sacré-Cœur, on a monté les marches, c'était bien. Ce n'est pas fréquent que l'on arrive dans une ville un jour avant le concert. Généralement on arrive le jour même et on doit aller directement à la salle de concert, donc c'était bien d'avoir la nuit dernière et ce matin. Saya : Et puis aussi on a notre première partie, Everett, qui voyage avec nous dans le van, et c'est un très bon ami. Donc c'est bien quand quelqu'un se joint à la fête car c'est un lien très fort.
C'est la première fois que vous jouez à Paris ?
David : C'est la troisième fois. On a joué au festival des Inrocks en 2024, et au Pitchfork Music Festival l'année dernière, à l'Elysée Montmartre. Mais c'est notre première fois en tant que tête d'affiche.
Vous avez affiché complet pour la quasi-totalité de la tournée, vous avez obtenu d'excellents résultats dans les charts… Vous attendiez-vous à un tel succès à la sortie de l'album ?
Clari : Non, pas du tout. Je trouve assez bizarre que les gens l'apprécient ! [rires] Et de voir la tête du vieil homme (ndlr : de la pochette) partout. Et, oui, on n'a vraiment pas fait l'album pour qu'il plaise, on l'a juste fait pour nous, parce qu'on sent que c'est vraiment la seule façon de le faire. On ne l'a même pas fait pour le label, parce qu'ils ne nous ont pas vraiment donné de conseils [rires]. Ils nous disaient juste : « Allez-y ». David : Ce qui était une bonne chose ! Saya : Oui, c'est ainsi que ça devrait toujours être. David : Et ça a été génial jusqu'ici, la tournée est super. Ça donne la possibilité de voir plein d'endroits sympas, et tous les jours on a quelque chose sur quoi se concentrer, et entretemps on peut juste explorer. Les concerts ont été géniaux, le fait de voir des gens qui connaissent les chansons et en chantent certaines en même temps a été très agréable, et assez inhabituel pour nous. Comme l'album est sorti il y a quelques mois mais qu'il a été enregistré un an avant cela, ça donne un seconde fraîcheur aux chansons.
Davantage sur la musique, vous revendiquez des influences assez différentes, de Björk à My Bloody Valentine. Comment faites-vous pour les combiner quand vous composez ? Ou peut-être que vous n'y pensez pas plus que ça ?
Clari : Les influences arrivent simplement dans notre cerveau où tout se mélange... Je pense que ça agit un peu comme une grosse machine, les choses y rentrent et en sortent. On a une approche plus instinctive de la musique. David : Je pense qu'on aime tous écouter de la musique, et je sens qu'on absorbe tout ça et que ça ressort de manière inconsciente. En quelque sorte, plus ça se mélange et plus des combinaisons de sons étranges peuvent en sortir. Saya : Je pense qu'on retient l'énergie de nos influences, plutôt que de prendre littéralement leur façon de sonner. Peu importe de quel genre musical vient l'énergie qu'on met quand on joue. D'ailleurs on peut tout aussi bien être inspiré par un chat, une souris, ou une forme d'art différente. Ou un boulanger, comme Monsieur Caramel. David : Je suis aussi inspiré par des groupes, pas seulement par leur musique mais par la façon dont ils fonctionnent et opèrent, ce qu'ils font pour les communautés, leur adhésion à certaines idées. Comme Fugazi par exemple, j'adore à quel point ils prennent au sérieux l'aspect social de la musique.
Vous avez parfois été associés à la scène du Windmill à Londres, pouvez-vous m'en dire plus du point de vue de l'environnement créatif ?
Clari : Le Windmill nous a immédiatement fait ressentir que nous faisions partie de quelque chose de plus grand. Ça veut dire qu'on ne fait pas de la musique seuls, mais qu'on appartient à une communauté de groupes qui s'inspirent les uns les autres. David : Le programmateur est quelqu'un de très généreux, il nous a aidés à nos débuts et nous a donné des opportunités pour jouer, et dit aux gens de venir. C'est génial d'avoir ces endroits à Londres, le Windmill ou d'autres comme The George, où les artistes peuvent grandir, et ça n'arrête pas, de nouveaux musiciens continuent d'affluer et ont la possibilité de jouer devant le public.
On vous pose sûrement la question souvent, mais pourquoi « mary in the junkyard » ?
Clari : Ce n'est pas le nom que je donnerais au groupe aujourd'hui. David : J'aime bien ce nom. Saya : Je l'adore. Je pense que c'est un nom mémorable, et les gens sourient en l'entendant. Qu'est-ce que la vie si on ne sourit pas ? Clari : Je ne suis pas vraiment portée sur les mots en ce moment. Je suis plus intéressée par d'autres formes de communication, c'est tout. Saya : C'est vrai, mais Clari était censée reposer sa voix la semaine dernière et pourtant elle parlait sans arrêt (rires).
Sur l'album, vous avez utilisé des instrument que vous avez construits vous-mêmes, parfois à partir d'éléments recyclés. Pouvez-vous m'en dire plus, et comment vous le traduisez en live ?
Saya : On n'utilise pas les instruments DIY qui sont sur l'album en concert, parce qu'ils ne sont pas suffisamment fiables. Et puis on veut voyager aussi léger que possible pour simplifier les choses, et ainsi être aussi compliqués que ce que nous sommes et avons besoin d'être (rires). Donc ils sont sur l'album mais pas dans le live. Peut-être un jour. En studio, on apporte d'abord la couche de base du songwriting, et on enregistre de manière à avoir une prise live pour la plupart des chansons, puis on rajoute des choses. Je pense que ce processus est tout aussi créatif, ajouter des textures, un peu de drone... Par exemple il y a un harmonium un peu partout sur l'album, pas seulement sur les chansons où il est au premier plan. Il y a plein de choses que nous avons faites sur les textures, et je pense que ça améliore grandement le disque. J'aime beaucoup la production de l'album, c'est aussi là qu'on peut être DIY. Après tu peux aussi être DIY avec une guitare, bien sûr, j'imagine que c'est par rapport à ta façon d'en jouer.
A propos de l'album, je voulais vous interroger sur le tracklisting, parce qu'en l'écoutant j'ai eu le sentiment qu'il y a un avant et après Crash Landing...
David : Je pense que c'était voulu. J'ai senti que le début était plutôt pour les chansons plus rock en trio, et la deuxième moitié plus dans l'esprit de Crash Landing. Je pense que si on avait fait différemment elle aurait pu ouvrir l'album. Pour moi en tout cas, elle donne le sentiment de rentrer dans une atmosphère nouvelle, donc j'aime la façon dont elle ouvre la face B sur laquelle il y a les chansons plus longues, plus expérimentales. Clari : Et puis on avait absolument besoin de mettre Mantra III au début, pour être en quelque sorte le début de tout. Pour moi, Mantra III est comme quand un livre s'ouvre sur une citation au tout début, et les pages s'alignent sur elle. C'est comme un moment de concentration, donc c'est bien de commencer avec. C'est une de mes préférées.
Dans vos récents concerts, vous avez utilisé des costumes, d'où vous est venue l'idée ? Comment les avez-vous choisis ?
Clari : Certains d'entre eux sont plutôt anciens, d'autres plus récents. C'est comme un gang d'amis fantastiques. David : Beaucoup d'entre eux sont issus de choses que l'on a gardées de tournages de clips, ou que Clari a faites spécialement pour les concerts. Récemment on a aussi demandé à un ami de fabriquer un costume de souris, c'était spécial. Clari : Oui, j'ai fait un groupe de discussion que j'ai appelé « la souris, le loup, le yéti et le squelette ». C'est le gang. Ce sont des créatures qui ont été un peu partout.
Qu'est-ce qui vous a inspiré d'autre pour l'album ?
Clari : La folk traditionnelle, elle est très importante. Saya : La danse et la fête. David : Je pense que notre producteur Oli aussi, il a eu une très bonne influence en studio. Il était très ouvert à l'expérimentation, ça a créé un environnement très propice. Il était aussi très bon pour guider un peu les chansons. Et puis il a aussi d'excellents ingénieurs du son qui travaillent avec lui, Tommy et Animesh. Donc c'était une bonne chose, on pouvait venir avec des idées assez librement et on était aidés pour les mener à bien. Il en va de même pour toutes les personnes qui étaient impliquées je pense. Ca a permis de s'aligner sur le son que l'on voulait, parce que ça peut être difficile de coordonner tant de choses différentes. Il y a toujours des moments où on se sent un peu bloqué, mais pour moi en tout cas, enregistrer m'a semblé être un processus assez naturel.
Quel a été votre concert préféré jusqu'ici ?
Saya : On a joué un concert dingue à The Elephant's Head, à Camden, et c'était fou parce qu'on a juste pété les plombs. Même si le son était calamiteux et tout était un peu chaotique, ça en a fait un concert génial. Je pense que l'ampli de la guitare n'était même pas branché, les gens n'entendaient rien en sortir.Ils pouvaient entendre du chaos, mais c'était un super concert. Clari : J'ai essayé de sauter dans le public au début du concert, et j'ai juste senti que tout le monde s'éloignait. J'ai réussi à crowdsurfer un peu plus tard, en prévenant le public. Le problème c'est que les pubs pour Radio 6 étaient toutes devant, et elles ne rattrapent pas si on crowdsurfe. En plus les photographes avaient leurs appareils et avaient peur du contact physique vu que ce n'est pas facile à rattraper. David : On a joué au Green Man Festival il y a quelques mois, c'était très sympa et spécial. Saya : Oui, c'était vraiment bien. David : C'est une super scène dans un super environnement. Il y a quelques années on a joué dans un petit festival appelé Farm Fest, qui est organisé par des Londoniens autour d'une ferme qui aide et héberge les gens, c'est une excellente atmosphère de collectif. Et c'était aussi un concert assez dingue avec Clari et Saya qui sont descendues dans le public.
Quelle est votre chanson préférée sur l'album, ou en tout cas la plus importante à vos yeux ?
Clari : Je ne sais pas, il y a des souvenirs différents pour chacune. Mouse est sûrement la plus spéciale pour moi. David : Oui, probablement pour moi aussi. C'est la plus émouvante, j'adore les paroles et la façon dont Clari les chante, je trouve ça magnifique. J'adore Thou Shalt Sprout aussi, parce que je pense que c'est la chanson la plus purement folk sur l'album, j'aime bien la façon dont on est allés au bout de cette démarche. Et j'adore Welcome Break aussi.
D'où vient l'inspiration de Mouse ?
Clari : C'est à propos de vies passées. Mouse est l'histoire d'une de mes anciennes vies. Et la pochette est l'image à partir de laquelle on a créé l'histoire.
Et maintenant, quelle est la prochaine étape pour vous ?
Clari : On est excités à l'idée d'écrire plus pour le prochain album. On pense beaucoup au prochain album en ce moment. Saya : Nouvel album, nouveau chapitre. David : Oui, on a passé environ neuf mois à vivre ensemble, et Clari a écrit beaucoup de nouvelles chansons, et on se prépare à l'année prochaine, qui sera très remplie, avec beaucoup de voyage, etc... On espère travailler sur le nouvel album et le sortir l'année prochaine si on peut. J'ai très hâte car on sent qu'il sera assez différent du premier, on espère qu'il étendra l'idée que les gens se font du groupe. On a beaucoup de chansons, mais ça se met clairement en place. Parce qu'on adore jouer live, mais j'aime aussi beaucoup être en studio et avoir le temps de se concentrer et créer. J'adore ça, c'est magnifique quand ça devient quelque chose de réel, enregistré. C'est très spécial.
Pour revenir sur les concerts, vous avez l'air de vraiment adorer jouer live...
David : Oui clairement, ça a toujours été très important pour nous. Et puis ça nous donne l'opportunité de venir à Paris, rencontrer des gens, c'est fantastique. C'est vraiment important que la musique existe dans le monde réel aussi, la jouer devant un public et essayer de le faire réagir. Saya : Les gens pensent que nous sommes frêles et fragiles (rires), mais on est forts et puissants. David : C'est notre nouvelle mission pour l'année prochaine je pense. Pour que les gens réalisent que c'est ok de danser sur la musique de mary in the junkyard. Clari : Mon petit ami est dans un groupe, et tout le monde pogote à ses concerts, en permanence. Et c'est génial, j'imagine que leur musique a un groove puissant, et j'aimerais que les gens fassent la même chose avec notre musique. Parce que nous, nous adorons danser, et puis nous aimerions nous sentir moins inconfortables quand nous jouons. Parce que ça peut être assez inconfortable quand personne ne bouge. Ce serait bien si les gens sentaient qu'ils peuvent se lâcher un peu plus. On pourrait se jeter là-dedans. Mon petit ami a cassé les dents de deux personnes en concert, par accident, ça montre que ses concerts sont assez différents des nôtres (rires). Je n'ai jamais cassé les dents de quelqu'un.
J'espère que ça n'arrivera pas ce soir !
David : C'est promis. Clari : J'aimerais que quelqu'un me pète une dent. On pourrait la vendre au stand de merch, et tirer un peu plus d'argent du concert.
A ce propos, quelle sont les difficultés d'un groupe indé aujourd'hui, notamment financièrement ?
David : C'est difficile. Je sens qu'on est peut-être sur le point d'avoir une carrière plus solide. On se sent chanceux d'en être au point où on en est, on se fait de l'argent mais on doit quand même faire d'autres choses à côté. Clari : Ce n'est pas de la chance, c'est du travail dur. David : Oui, c'est dur. Clari : Je dois m'en rappeler. Je nous suis reconnaissante, ainsi qu'à notre management. Mais pas à Dieu, ou à l'univers. David : C'est une bonne chose qu'on soit dans un groupe, et qu'on puisse se soutenir et se motiver mutuellement pour aller de l'avant. La musique indé est un domaine où il n'est pas facile de gagner sa vie aujourd'hui. C'est un monde plus petit que ce qu'il était, mais il tient bon. Je pense aussi que ça revient un peu plus dans le mainstream, dans la pop culture. Bien sûr ce n'est pas l'essentiel, mais je pense que c'est bien que la musique sincère et puissante puisse interagir avec un public plus large que juste un public de niche. Saya : Oui, quand on découvre un artiste, qui n'est peut-être pas similaire à celle qu'on écoute habituellement mais qu'on l'apprécie quand même, ça importe peu. J'espère que l'on puisse faire cela aux gens, avoir un public plus large. David : Oui, je pense aussi que c'est sympa d'être dans un groupe auquel les gens puissent s'identifier et rentrer dans l'univers. J'ai vu passer sur les réseaux sociaux des gens ayant créé une robe sur le thème de l'album, ou danser sur la musique. C'est génial de voir des gens interagir ainsi avec la musique. S'en inspirer pour faire de l'art eux-mêmes, c'est vraiment cool.
Quelque chose à ajouter ?
Clari : On adore Paris, c'est la meilleure ville du monde. On aime Monsieur Caramel, et on a hâte d'être au concert.