Mon premier contact avec mary in the junkyard, c'était il y a un an en première partie d'un concert de The Murder Capital, où le groupe avait joué trente minutes devant trente personnes. A défaut d'être les stars du jour, le groupe avait délivré un set modeste, mais qui, mystérieusement et discrètement, avait marqué. Et si ce n'est ni le jeu de scène ni la connaissance préliminaire d'un groupe dont je ne savais alors rien, la seule explication à un concert très réussi doit bien être la musique. Cette année, fort de plusieurs singles marquants, d'une session KEXP prometteuse et d'une tournée américaine en première partie de Wet Leg, le groupe constitué de Clari Freeman-Taylor (chant, guitare), Saya Barbaglia (basse, viola, violon) et David Addison (batterie) passe le cap du premier album avec Role Model Hermit qui fait plus que transformer l'essai.
L'album s'ouvre sur le logiquement nommé Mantra III, où est répété en boucle l'adage « it is yours babe, you deserve it ». Pourtant, répétition n'est pas ici synonyme de monotonie, puisque le violon déconstruit doucement et sûrement la chanson, l'empêchant ainsi de faire du surplace, d'une manière qui rappelle Daniel Blumberg. La tension mystérieuse et l'utilisation maîtrisée de cet instrument qui est l'un des facteurs principaux d'originalité du groupe happent directement, et l'intérêt ainsi suscité ne nous lâche plus tout au long du disque. Le communiqué de presse explique que la chanson a été écrite à propos du moment important que constitue l'enregistrement d'un premier album, et le résultat est ici à la hauteur.
La première moitié de Role Model Hermit est probablement la plus accessible. La principale comparaison que l'on pourrait faire est avec Big Thief (période des deux premiers albums), à la fois pour le son de guitare rêche mais chaleureux, la maîtrise précise et subtile de la section rythmique, et la voix de la chanteuse, le tout avec un anglicisme prononcé. Cependant, là où Adrianne Lenker emporte systématiquement avec l'émotion mise dans le chant, Clari Freeman-Taylor suggère, nous laissant nous accrocher à chaque inflexion et essoufflement, de telle sorte qu'insidieusement, on n'arrive plus à décrocher. Blood est la première très grande réussite de l'album, faisant monter la tension dans la répétition à l'image de Porridge Radio, et finir de manière impeccable. Seek And Destroy est plus directe, avec sa rage rentrée qui explose dans la voix déchirée en arrière-plan. New Muscles est un autre single impeccable alternant entre emphase suspendue et retour dans un tunnel intranquille.
Les motifs uniques confirment une autre grande qualité de mary in the junkyard : loin de trouver un seul son particulier et d'essayer de le faire durer tout l'album, le groupe montre la maîtrise complète de son propre son en réussissant à lui donner une forme unique sur chaque chanson, ce que seuls les très bons groupes réussissent généralement à faire, surtout sur un premier album. Myrtle et Peter The Dog semblent à première vue légèrement plus enjouées, elles ne versent jamais dans la simplicité et encore moins la banalité, et surtout font office de dernier répit pour préparer le terrain avant la deuxième moitié de l'album, plus homogène et dans laquelle on plonge pour ne pas en ressortir.
On commence avec Crash Landing, sans conteste sommet et clé de voûte de l'album, dont la noirceur tétanisante est annoncée d'entrée de jeu. Les paroles sombres à propos d'émotions retenues auxquelles il est difficile d'accéder utilisent une métaphore de noix de coco qui s'ouvre, à la fois prononcée de manière sombre tout en ne nous faisant pas fuir pour mieux nous hanter. La chanson est portée par des slides de guitare et le violon pincé qui prouvent qu'il suffit parfois de placer les éléments au bon endroit pour transfigurer un morceau. On tient ici une chanson intemporelle, de celles qui non seulement touchent immédiatement, mais en plus sont prêtes à revenir dans plusieurs années et auront toujours quelque chose à nous dire.
Une fois revenu de ce sommet, la suite est plus ancrée dans du folk mélancolique et intranquille, doucement mais sûrement perturbé par l'instrumentation unique, qui vient donner un souffle inquiétant mais assuré à l'ensemble. C'est notamment le cas sur Welcome Break et Candelabra, toutes deux très réussies et confirmant que des compositions très complètes se cachent derrière toutes les bizarreries sonores. Plutôt que d'un single plus évident qui aurait pu équilibrer une moitié d'album plus lente, le groupe fait le choix (plus audacieux) d'une fin tout en progression, avec Thou Shalt Sprout et surtout Mouse, deuxième grand sommet de l'album qui prend son envol d'une manière semblable à English Teacher sur ses morceaux les plus poignants, mais avec son propre son original.
Ce premier album de mary in the junkyard n'est probablement pas le disque le plus facile d'accès qui soit (même si la première moitié, plus accrocheuse, facilite les choses pour comprendre le groupe et s'attaquer à la deuxième). Cependant, sans jamais en faire des tonnes et sans prétention, Role Model Hermit est de ces disques qui font tout d'abord tendre une oreille, puis deux, et finalement s'imposent à nous jusqu'à devenir indispensables et s'imposer parmi les meilleurs de l'année.