Opus Kink, le groupe de jazz le plus rock d'Angleterre, le groupe de rock le plus jazz d'Angleterre. C'est juste avant leur concert dans une cour intérieure de Brighton, à l'occasion du Great Escape en mai dernier, que l'on était parvenues attraper durant quelques minutes Jed Morgans et Angus Rogers, respectivement saxophoniste et chanteur-guitariste du groupe. Une interview dans une allée entre le mur d'une chapelle et les plates-bandes d'un papy anglais pour évoquer The Sweet Goodbye, leur premier album alors encore à sortir. S'étaient ajoutées à la discussion les origines d'un groupe qui ne fait pas du ska, le développement de leur label Hideous Mink Records et, pour finir, la préparation de leur plus grosse tournée européenne en décembre.
Je ne crois pas avoir déjà lu les origines d'Opus Kink. Comment le groupe s'est créé ?
Angus : On était juste potes. Je connaissais Sam, Jazz et Fin des petites villes et villages dans lesquels on vivait autour de Brighton. Ils avaient un groupe, moi je n'avais jamais été dans un groupe, et on s'est dit que ce serait cool de faire ça ensemble. Jed : Je te connaissais pas, je ne t'ai rencontré que la première fois qu'on a répété. Angus : On s'est dit « on va être un groupe de jazz », donc on avait besoin d'un saxophone et d'une trompette, et Jed était le seul saxophoniste qu'on connaissait ! Au fil des années on a répandu plein de rumeurs sur comment le groupe s'est formé, mais la vérité est assez banale. Des amis et des amis d'amis. Mais il y a des trucs sur internet à propos d'un bordel espagnol et d'autres trucs comme ça. Tu peux choisir l'histoire qui te plaît le plus !
Ça me va, j'aime bien quand c'est louche !
Angus : Oh c'est très louche. La vérité, les rumeurs, tout ça est très, très louche. Nous nous sommes rencontrés dans d'étranges et excentriques circonstances... certaines impliquant des cordes et du latex.
C'est peut-être anti-journalistique, mais si l'histoire me plaît, alors elle est vraie !
Angus : Exactement. L'école de philosophie de Bob Dylan.
Depuis le début vous vous considérez comme un groupe de jazz, et je me souviens avoir écrit « ska-punk-jazz » dans une chronique sur vous. Et deux heures plus tard j'ai reçu un message sur Instagram qui disait « on n'est pas un groupe de ska ! »...
Angus : Ça nous a suivis un bon moment oui, cette étiquette mal placée. Même maintenant, il va y avoir une chronique d'un hollandais bien intentionné qui va écrire « ces mecs avec un son totalement ska, une bande de fous venus d'Angleterre et ils ramènent leur ska, mais c'est gothique, genre Nick Cave avec les Madness, incroyable ! ». Jed : Dis aux gens d'écouter The Head Tree et de nous dire que c'est ska ! Angus : Non, on n'est vraiment pas ska. C'est devenu une blague dans le groupe, une running joke parce qu'on est un groupe de rock avec des influences jazz, une vibe dansante, et des cuivres dans le groupe. Les auditeurs un peu feignants ont vite fait de dire « oh c'est du ska » parce qu'il y a une trompette. Jed : Et parce que je porte un costume et des lunettes noires. Angus : Les conséquences de ça, c'est qu'on a essayé de nous programmer dans des festivals de ska-dub, ou dans les trucs electro-swing steampunk. Ce qu'on a refusé parce qu'on fait très sérieusement du rock n'roll, et que ça ne nous correspondait pas. Mais c‘est juste de l'eau qui coule sous les ponts. Qui coule sous les frigos comme dirait Ricky (ndlr : "water under the bridge / water under the fridge", référence inattendue à la série Trailer Park Boys).
Vous sortez votre premier album dans deux mois et demi, le 31 juillet. Votre premier EP avait beaucoup de guitares, le deuxième était un gigantesque bordel de cuivres...
Angus : Oui, on a cherché à être aussi crades que possible sur My Eyes, Brother!.
Et là pour l'album il y a encore une évolution, avec moins de guitares, un son plus maîtrisé...
Angus : Oui, moins de guitares c'était l'idée. C'est ce qu'on voulait faire, et c'est ce que Craig Silvey, qui a produit le disque, avait en tête. De raffiner le produit très brut qu'était Opus Kink en quelque chose de plus élégant, gominé, toujours un peu dérangeant. On a une boîte à rythmes disco qui tourne sur une chanson, c'est le genre d'expériences qu'on a voulu tenter, et on continuera d'en faire dans le futur. C'est une véritable évolution. Une évolution nécessaire.
J'ai vu les photos de presse, vous vous engagez dans la marine ? Ou dans la pêche au large ?
Angus : C'était juste un shooting parmi d'autres. Mais comme on ne peut jamais réunir tout le monde plus qu'une fois tous les deux mois, les photos on doit faire avec pendant six mois après.
D'ailleurs, vous êtes six, je me demandais comment vous faites marcher ça avec autant de gens dans le groupe ?
Angus : Souvent, on n'y arrive pas ! Jed : C'est super dur ! Angus : Le groupe c'est beaucoup de gens, donc pour chaque personne ça représente quelque chose de différent à un moment qui est personnel, mais il n'a jamais été question qu'Opus Kink soit autre chose que nous tous ensemble. On a tous nos vies, on travaille tous, on a tous nos projets, parfois ça prend le pas et c'est normal, surtout quand tu n'as pas d'argent et pas de label. Aujourd'hui on est aidés par So Recordings en plus d'Hideous Mink Records. C'est cool, ça aide. Mais quand tu n'es pas assis sur une mine d'or, tu grattes comme tu peux en tamisant dans la rivière.
Hideous Mink Records, d'ailleurs, c'était par nécessité ou juste par envie que vous avez créé ce label ?
Jed : On voulait le faire, et personne ne voulait signer Opus Kink. Donc on s'est dit qu'on allait créer notre label pour sortir les premiers singles d'Opus Kink. Et ensuite on a eu des groupes de la scène locale, des amis autour de nous avec qui on a travaillé et qu'on a aidés à sortir des disques. Jusqu'à devenir quelque chose d'assez spécial pour nous aujourd'hui, quand on voit comment ça a grandi. Angus : Voir des gens qui nous découvrent ou qu'on découvre et qui veulent être sur le label, ça fait vraiment un truc.
Est-ce que ce n'est pas en train de devenir plus grand qu'Opus Kink cette affaire ?
Angus : Hum... je ne crois pas. Si ça en a l'air tant mieux, mais non, parfois l'un a plus de visibilité que l'autre, c'est tout.
J'avais écrit dans mon carnet « est-ce qu'Opus Kink est en fait le side-project de tout le monde ? ». Sam qui sort un album solo, Jed qui fait tourner Hideous Mink Records, toi Angus avec Painted Bird un peu...
Jed : Non, tout ça a muté en s'accrochant à Opus Kink. Angus : Tout orbite autour d'Opus Kink, c'est ça le projet principal. Jed : Les différents projets des gens prennent la lumière de temps à autre, vont et viennent. Mais Opus Kink sera toujours là comme base. Angus : Ça a aussi l'air de ça parce qu'on a mis tellement de temps à sortir le premier album. Chacun mène ses projets solo et bosse en même temps, donc on peut penser que le projet s'étiole, mais… Ne le dis pas, mais on est sur le point d'exploser de façon stratosphérique et de prendre le contrôle de l'industrie musicale ! Jed : J'espère qu'Opus Kink va redevenir bien plus gros qu'Hideous Mink Records.
Vous avez parlé de So Recordings. Pourquoi avoir fait un partenariat entre eux et Hideous Mink Records ?
Angus : Parce qu'on n'est pas un pari assez sûr pour être complètement signé quelque part ! (rires) Et ils nous aident à sortir l'album. Ce sont des amis, Jed bosse avec eux sur plein de projets, ça semblait la chose la plus naturelle à faire.
Ok, parce que je sors de l'interview de Tanzana, et je me demandais pourquoi leurs singles étaient sortis en collaboration entre Hideous Mink Records et So Recordings.
Angus : Ces jours-ci, les gens doivent mettre les ressources en commun au maximum parce que personne n'a le temps ou l'argent pour supporter pleinement des projets qui partent de rien, à l'aveugle. Ça peut aider créativement, mais surtout ça permet de limiter les risques et de profiter des compétences du plus de personnes possibles. Jed : Au final, ce sont juste deux labels qui s'entraident pour permettre à des jeunes projets encore risqués d'avoir une chance.
Et il y a un groupe que vous cherchez à signer au Great Escape cette année ?
Jed : Ça je ne peux pas le dire ! Mais il y a quelques groupes qu'on a très envie de voir. Des nouveaux groupes qui n'ont encore rien sorti mais qui ont l'air incroyable. Peut-être dans le tas des gens avec qui on pourrait travailler.
C'est vraiment l'essence du Great Escape j'ai l'impression. Moins les groupes ont sorti de trucs, plus il y a la queue à l'entrée !
Jed : Oui c'est ça qui intéresse les labels ou les programmateurs au final. Mais c'est aussi le truc cool avec le Great Escape, tu peux juste te balader et tomber sur des trucs au hasard, écouter vingt minutes, aller voir autre chose dans le bar d'à côté, etc. Angus : Si tu as un bracelet. Jed : Si tu as un bracelet oui ! Angus : Ce que je n'ai pas.
Ou pas. Il y a tellement de concerts non-officiels qu'on doit pouvoir écouter dix heures de live par jour sans bracelet. Je me souviens de votre concert au Black Lion il y a deux ans, pendant le boycott de Barclays...
Jed : C'était un des concerts les plus drôles qu'on ait faits. Angus : C'était incroyable. Jed, tu marchais au plafond pendant celui-là non ? Super fun, mais avec une touche de violence dans la salle, ce qui apporte toujours à la performance. Jed : Mais oui, l'Alternative Escape, même si ça fait partie du Great Escape, il y a plein de super concerts gratuits avec de très jeunes groupes.
Parfois je me dis que je vais aller vivre à Brighton, et ne même pas prendre de billet pour le Great Escape pour me balader de concert gratuit en concert gratuit...
Angus : Oui, bon tout s'est tellement fait racheter par le Great Escape que ça devient un bordel et qu'on comprend plus grand-chose. Il y a l'Alternative Escape, l'Alternative de l'Alternative Escape, il y a genre sept niveaux d'Alternative Escape dans la ville. A côté de ça, chaque pub, chaque bar ou salle de Brighton va programmer des concerts pendant la semaine, affiliés ou non au Great Escape. Je trouve ça mieux. Ces dernières années, de me balader pendant le festival, j'étais jaloux des gens qui jouaient alors j'ai directement appelé mes potes et trouvé un pub qui voulait bien nous laisser jouer. « Je peux venir chanter chez vous les gars ? ». J'avais le sentiment de ne pas avoir eu assez les projecteurs sur moi. Et ça s'est fait, les gens vont débrouiller ça. C'est non-officiel, mais ça a la saveur du Great Escape quand même. Ça a la saveur du bracelet.
Et maintenant que l'album est prêt, vous planifiez une grande tournée en Europe ou juste un petit truc au Royaume-Uni ?
Angus : Non, on a planifié large, la plus grande tournée qu'on ait jamais faite. On joue en France en août aux Perséides (ndlr : 14 août à Etoiles-sur-Rhône) et au Nancy Jazz Pulsations (le 14 octobre). Jed : Puis on a la tournée de l'album en novembre/décembre. On va jouer à Paris (ndlr : le 5 décembre au Point Ephémère) et à Tourcoing (ndlr : le 6 décembre au Grand Mix). Angus : Cette tournée, elle me fait déjà kiffer. Et notre plus grand concert ever à l'O2 Forum, à Kentish Town dans Londres. On croise les doigts que l'album explose et qu'on vende tous les tickets.
Et c'est OK de partir pour une longue tournée avec tout ce monde et vos boulots ?
Jed : Ça rend tout plus dur. Plus on avance dans la musique et plus c'est dur. Avec les années, les vies personnelles qui se développent... mais on se démerde, c'est juste qu'on galère quoi ! Angus : La tournée de l'album, il faut qu'on s'y mette à fond. Même si ça demande de prendre un mois ou deux off sur nos boulots. Mais ça veut aussi dire que sur cette tournée on doit ramener de l'argent à la maison. Ça va vite d'oublier que c'est censé être un job. Jed : On fait aussi en sorte, si on peut, d'avoir des boulots qui nous laissent prendre des jours et avoir cette vie à côté. Angus : On essaye parfois d'oublier à quel point c'est méprisable de ne rien gagner sur tout notre travail. Mais il y a toujours une bonne raison de continuer. C'est juste que, plus tu fais ça, plus les tournées s'allongent, plus tu fais d'argent pendant la tournée, mais quand à la fin tu fais les comptes et qu'il ne te reste plus rien, ça dégoûte. Il faut vraiment qu'on réussisse à être rentable sur celle-là.
Pour finir, c'est bon, vous êtes enfin un vrai groupe de jazz, vous êtes programmés au Nancy Jazz Pulsations !
Angus : Oui on va jouer là-bas ! Bon j'ai fait une petite connerie hier, j'ai posté l'affiche sur Instagram alors que... On avait reçu un e-mail avec l'affiche et tout, et je n'ai pas fait attention parce que c'était en français, mais le mot est quasi pareil, il y avait un gros texte en noir en bas qui disait « CONFIDENTIEL ». Je me suis dit c'est un groupe ou je sais pas quoi... Mais on jouera au festival, c'est l'important ! (rires) C'est trop cool d'être programmé dans un festival de jazz, ça nous change et ça ouvre à tous les festivals dans le même genre, le North Sea Jazz à Rotterdam, ou celui à côté du Lac Léman. Ah oui, Montreux !