Venez ! Venez ! Venez et contemplez les damnés de la terre ! Les malformés, les infirmes ! Les décharnés et les fous ! Lui a perdu la tête, l’autre ici en a deux, venez donc faire la fête il y a même un lépreux ! Allez, vous tous ! Qu’est-ce que vous attendez !? Tout ça vous file la frousse mais vous en r'demandez ! Le cirque ! Le cirque ! Venez tous voir le cirque ! Pour une nuit seulement dans ce misérable claque-merde puant que vous appelez Londres, ils sculpteront la joie, la peur, la tristesse et la terreur sur vos gamelles crasseuses. Ils peindront sur le reflet de vos yeux torves et aveugles ce qu’est la véritable beauté.
Oh, jamais ! Jamais vous n’en avez vu des comme ça ! On les dirait mi-hommes mi-bêtes, si seulement ils étaient moins bêtes ! On les a dits difformes mais c’est beaucoup trop peu, rien donc que ce matin j’en comptais quarante-deux ! Madame ? Leur âme ? Ils l’ont mangée et puis ils l’ont chiée… et certains l’ont même remâchée. Mais laissez-moi vous présenter, puisque vous n’en pouvez plus d’patienter… les effrayants, les terrifiants, les décadents, les pommes d’Adam les plus viles et dépravées de toute l’Angleterre : Opus Kink !
Le groupe de punk-jazz baudelairien formé à Brighton revient enfin avec son premier album, la charogne putride d’une société grouillante décomposée en dix formes difformes, dix bras arrachés qui pendouillent par-dessus la brume pour dire à celui resté sur la berge le plus doux des aurevoirs : The Sweet Goodbye. Sur l’affiche du cirque, une barque qui pensait voguer vers l’enfer mais qui n’a fait que s’égarer en mer, griffonnée au charbon et à la suie, tailladée du style de l’expérience de mort imminente. On pensait le monde moderne un enfer, mais l’enfer on se contentera de le regarder à la télé en nous baignant de notre sueur devant un feed TikTok et un paquet de chips.
Cette dépravation raffinée, la seule qu’il nous reste quand autour de nous les gens meurent et les forêts brûlent, Opus Kink en ont fait une seconde peau, une douche dorée qu’ils prennent et boivent chaque matin avant de la renvoyer à l’égout dont elle est issue. Et puis ils en ont fait de la musique. De la musique avec du saxophone et de la trompette, de la guitare et des cris obscènes, des chœurs et une basse qui danse en collé-serré avec trois nains et deux travestis.
Alors sur scène et rien que pour vous, s’avance au chant l’homme qui avait donné sa langue au chat alors il s’est recollé celle de sa grand-mère : Angus Rogers ! A la basse et à la batterie, la section rythmique siamoise, deux têtes et quatre bras mais rien qu’un seul corps, les frères Sam et Fin Abbo ! Au saxophone avec ses lunettes de soleil, celui qui fait semblant d’être Stevie Wonder pour voler leur canne aux vieilles, Jed Morgans ! Aux claviers, le plus beau de la bande mais c’est bien parce qu’il est immonde à l’intérieur, Jazz Pope ! Et enfin l’homme qui jouait de la trompette avec un banjo et du banjo avec une trompette, Jack Banjo Courtney !
Un sextet avec plus de sexes que de têtes qui aime quand on lui fait du mal : Come Over, Do Me Wrong donne le ton de l’album avec des cuivres toujours plus présents, une rythmique groovy, une guitare en retrait sublimant le travail collectif, et par-dessus tout ça, Angus Rogers. Une voix habitée par la tête de Baudelaire, les jambes d’Edgar Allen Poe et la prostate d’Oscar Wilde. Un spleen devenu folie crié sur tous les toits, et en guise de gouttière des chœurs tantôt graves, tantôt lyriques, tantôt les femmes et les enfants dans une maison en flamme. De relations toxiques en relations SM tarifées, I’m A Pretty Showboy ne veut pas être libre et court son interlope de vie dans la Peckham Nocturne, interlude instrumental glauque titubant de ruelle en ruelle sous le regard blafard des lampadaires. Une vie de misère, il faut que je cire mes chaussures du dimanche et on saignera tous ensemble pour la thune, I Have To Shine My Sunday Shoes est une brillante complainte en questions-réponses conclue par un refrain boosté à la poudre noire, et vous n’avez encore rien vu !
Opus Kink en boîte avec la reine Victoria, The Head Tree invoque autant des beats technos que leurs sorcières et collègues au service du malin, The New Eves. Le groupe lui aussi de Brighton transforme la chanson en noir sabbat et danse les yeux révulsés autour du grand arbre auquel avait été suspendue Alice Molland, officiellement la dernière sorcière d’Angleterre. Un arbre devenu un parking de Aldi le temps d’une grande inspiration, le temps d’apprendre que la couleur de l’amour est un brun taupe maronnasse mieux connu sous le code hexadécimal 448C (The Colour Of Love), et on plonge en plein cœur du délire Opus Kink pour la pièce maîtresse de ce premier album grandiose : Crucify!.
Angus Rogers est votre nouveau Jésus de quartier, mais le pauvre n’a pas de croix à porter, pas de colline sur laquelle s’exhiber, et bien plus grave que ça il est chauve. Heureusement, il a derrière lui un groove imparable, des chœurs féminins déchaînés et une armée de cuivres prêts à propager la bonne parole de Brighton jusqu’à Hove en passant par Brighton and Hove. Un premier refrain explosif qui débouche sur une longue complainte gospel rappelant les Rolling Stones en exil, et pour terminer l’album l’ironie. Oh, Irony conclut en douceur une collection de colères refoulées et de vies déchues, d’êtres perdus non dans le tourbillon mais dans le gigantesque bordel sodomite de la vie.
Plus jazzy et moins punk que leur premier EP 'Til The Stream Runs Dry, plus maîtrisé et moins bordélique que leur deuxième My Eyes, Brother!, Opus Kink modèlent dans la fange un premier album incomparable, brillant, un sommet d’un style qu’ils sont les seuls à pratiquer et qui n’est pas du ska ! A jamais le groupe des ruelles louches et des pubs à l’hygiène discutable, le cirque des miracles repassera par la France en fin d’année, alors venez ! Venez tous, qu’est-ce que vous attendez !? Tout ça vous file la frousse, mais vous en r'demandez !