D'abord disponible à l'achat sur son site officiel en décembre dernier, le premier album solo de Joe Newman, chanteur et guitariste d'alt-J, sous le pseudonyme JJerome87, s'apprête à débarquer officiellement.
Il est toujours intéressant de découvrir le travail solo d'un membre d'un groupe au son original pour comprendre qui fait quoi dans le collectif. Alors que Thom Sonny Green a sorti un album d'expérimentations électroniques en 2016, que l'ex-membre fondateur Gwilym Sainsbury est parti sur des territoires ambient avec LOOR et Gus Unger-Hamilton restant discret comme arrangeur et collaborateur de l'ombre, c'est donc le moment pour comprendre l'apport de Joe Newman. La première chose qui saute aux oreilles dès les premières secondes : ce n'est clairement pas le moteur du minimalisme au sein d'alt-J. Comme beaucoup de groupes, celui-ci pourrait bien être devenu un carcan dont les membres prennent du plaisir à s'échapper et renouer avec un enthousiasme plus immédiat de la musique comme matière créative, sans contraintes d'attentes particulières. Et JJerome87 de se donner à coeur joie au foisonnement d'idées, d'instruments, de renversements et de mélodies.
Mr. Alligator, avec des voix rhythm and blues, des clappements de mains et un saxophone testant ses gammes dans le fond, nous projète immédiatement dans l'atmosphère d'un club enfumé de la fin des années 50. On est clairement plus proche des caves d'Allen Ginsberg et Charlie Parker que des salons de Rockefeller.
Arrive ensuite un riff dodelinant de guitare bluesy dont Joe Newman a le secret, qui débouche lui-même sur un orgue hammond soutenu par une note de synthétiseur qui brouille les pistes temporelles. On continue sur des « yeah » répétés par des voix féminines, Joe Newman fronçant un peu les sourcils avant une descente harmonique dont il a, encore, le secret. À ce stade, lorsqu'on retrouve le saxophone improvisant ses gammes jazzy entre des bruits enregistrés à même le bar en question, impossible de savoir si on est au troisième titre d'un album à la cohérence totale ou toujours sur la même première piste. L'intro de Green Velvet répond à cette question avec une guitare distordue soutenant une mélodie imparable : les deux, mon capitaine.
Comme les Arctic Monkeys ont pu le faire, Joe Newman nous donne à entendre une certaine vision de l'americana vue par le prisme fantasmé d'un étranger. La différence (désolé, Alex) étant qu'il ne s'y trahit pas et arrive à garder toute la singularité de ses compositions tordues, mais aussi de sa voix comme d'un vecteur d'émotions presque théâtral. Sous influence soul, elle passe, comme à son habitude, des phrases crémeuses aux syllabes râpeuses, d'une voix de tête pop à de suaves descentes dans les graves, avec une facilité, une maitrise et un dosage remarquable.
Oscillant toujours dans des entre-deux de tonalité, qui apportent toute leur tension aux chansons, l'ensemble est plus lumineux que ça à quoi l'on aurait pu s'attendre, voire festif en un sens. Pour réussir à atteindre cet équilibre, qui tient autant aux compositions en elles-mêmes qu'à la façon dont elles sont jouées, il s'est entouré de la crème des musiciens de studio de Los Angeles et d'un trio de choristes, héritage de la fascination de Newman pour la Motown.
Finalement, on caresserait plus des références littéraires, comme un livre de pérégrinations américaines de la Beat Generation. Aux multiples inspirations qui brouillent les frontières entre biographie et récits, s'ajoutent les lieux visités, physiquement ou par expériences hallucinatoires, puis les expérimentations d'auto-écriture et de collage. L'album libre d'un auteur libre.
C'est également un programme éminemment cinématographique : hennissement de cheval inaugural pour un Walkaway Music galopant, sifflements et guitares western sur Juicy, qui prolonge ensuite sur une atmosphère r'n'b inquiète avant d'enchainer sur un refrain où l'on retrouve le piano romantique de l'Interlude qui précède. Les chansons sont remplies de bruitages et de sound design, à tel point que l'on croirait écouter un film sans l'image, jusqu'à se terminer sur une explosion lointaine, après cinq minutes et dix-huit secondes de crescendo pendant lequel défileraient les crédits avec Pennine.
Joe Newman ralentit le rythme en dernière partie avec un trio de ballades, dont la très belle Track And Field, romance sur fond d'athlétisme à la narration brumeuse. Il n'échappe malheureusement pas à la démonstration un poil trop mielleuse lorsqu'il parle directement de sa parentalité nouvelle dans Two Hearts, à grands renforts de violons sucrés et d'enregistrements de sa progéniture. Avec Quaaludes, ce sont les deux pistes qui poussent les potards un peu trop loin dans le démonstratif facile, tout en gommant la bizarrerie de son approche musicale. C'est un reproche que l'on faisait déjà aux dernières parutions plus faibles d'alt-J, dommageable car il n'en a absolument pas besoin pour nous émouvoir, les deux chansons possédant un fond solide.
Moins cérébral et rigide qu'alt-J, JJerome87 propose un ensemble de chansons cohérentes, plus palpables, groovy et chaleureuses. Un concentré de créativité constante et incarnée qui, par une magie bien à lui, arrive à éviter le trop plein tout en renouvelant l'écoute de façon permanente, notamment grâce à la richesse sonore qui se dévoilera différemment en fonction du système d'écoute.
Il y a là une sorte de génie évident, que l'on aurait trop vite fait de prendre pour acquis tant il semble naturel. Savourons !