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JJerome87

Interview publiée par Juliette Ritoux le 26 juin 2026

Pendant près de vingt ans, Joe Newman a été la voix singulière d'alt-J, groupe devenu l'un des plus improbables succès de l'indie britannique avec son mélange de folk, d'électronique et de paroles à l’écriture kafkaïenne. Après quatre albums et un Mercury Prize, le chanteur s'offre aujourd'hui une parenthèse en solo sous le nom de JJerome87.

Avec The Canyon, il s'éloigne des sonorités complexes d'alt-J pour explorer un territoire plus personnel, nourri d'Americana, de soul et de récits cinématographiques. Un projet né pendant la pause du groupe et à un moment charnière de sa vie, marqué notamment par la paternité. Le résultat : des chansons plus intimes, simples, mais toujours traversées par l'étrangeté et l'imaginaire qui ont fait sa signature.

J’arrive à midi à la brasserie en face de la Maison de la Radio. Il revient d’une interview chez France Info, c’est la journée marathon des RP pour assurer la promotion de la sortie de ce premier album. Les journalistes attablés discutent tandis Jean Pierre Daroussin lit son journal. C’est une ambiance comme on n'en fait plus, une ambiance de grande radio où se mêlent artistes de tous horizons artistiques. Il arrive, tee shirt noir et casquette, casual pour quelqu’un qui a connu autant de succès ces dernières années.

Tu es le leader de alt-J, c'est un honneur de te rencontrer car j'aime beaucoup vos albums qui me rappellent mes années lycée ! Ça a bercé mon adolescence, donc ça me touche beaucoup à titre personnel ! Par contre, pour être honnête, je ne me rappelais pas de ton nom, vous étiez un groupe plutôt secret si je me trompe pas ?

On est plutôt anonymes, ce qui est agréable. Par exemple, on n'est jamais dans les vidéo clips de nos chansons, ce qui fait qu'on est restés vraiment anonymes. Si on était dedans je pense qu'on serait souvent reconnus. Par exemple, Breezeblocks a eu je ne sais pas combien de vues sur YouTube. Des centaines de millions.

Je m'en rappelle, c'était un hit et je me souviens même de l'esthétique du vidéo clip !

Je n'aime pas vraiment être... Non, j'aime être reconnu, mais je ne pense pas que j'aimerais si ça se passait tout le temps. Et je ne pense pas que ça se passerait tout le temps. Nous n'appelons pas les médias. Nous ne jouons pas ce genre de jeu là. Nous vivons nos vies de manière privée. Et je pense que ça signifie que nous pouvons toujours créer notre travail, notre art, sans nous inquiéter de perdre notre identité.

Je vois, mes amis musiciens aiment aussi cette manière de vivre loin des caméras, garder leur vie privé. Du coup, parlons musique, pourquoi un album solo ?

Quand tu termines un album , le quatrième du groupe, normalement tu passes en mode « pause d'écriture ». Tu prends le temps d'absorber de nouvelles idées. Et ça ne s'est pas passé cette fois-ci ! J'avais un paquet de nouvelles chansons que j'écrivais. C'était sur la naissance de ma fille et sur la vie familiale.

Oui, j'ai lu que tu avais écrit sur ton enfant !

Oui. Et quand tu composes dans une salle avec d'autres personnes qui sont aussi des pères, je ne voulais pas être celui qui passe tout le temps à chanter à propos de « sa fille » . Alors je me suis dit que je voulais chanter sur elle, mais que je le ferais seul plutôt.

J‘ai écouté et j'ai lu les paroles que tu as écrites. Est-ce qu'il s'agit beaucoup de Los Angeles ? On parle de Canyons comme dans Lynch ? J'ai vu qu'il s'agissait du nom d'un café d'Echo Park !

Oui, j'ai enregistré à Los Angeles. L'album s'appelle The Canyon.

Oui, j'ai vu la couverture de l'album...

C'est un travail incroyable. C'est une illustratrice qui s'appelle Sally Dunn. Elle est vraiment phénoménale. Pour répondre, Les chansons ne sont pas directement liées à Los Angeles, mais l'esthétique peut-être l'est. J'ai enregistré là-bas justement, avec des musiciens de studio. J'ai aussi collaboré avec des chanteurs Angelinos qui ont des liens étroits avec la soul, le Motown, le Sunday service... Ils ont ajouté cet ingrédient que je cherchais, car en travaillant seul, Je suis devenu amoureux de la musique soul. J'étais en train de « sortir » du son alt-J, un peu, mais pas beaucoup et la manière de chanter que j'aime vraiment, c'est celle de la musique soul. J'ai voulu trouver les bonnes personnes qui avaient cette discipline, cette histoire , avec leur propre manière de l'exprimer. J'ai trouvé des gens incroyables qui ont fait ça. Ça a toujours l'air d'être un peu du alt-J, parce que j'écris, mais il y a différentes personnes qui sont impliquées dans le projet pour l'éviter.

Oui, il y a beaucoup de femmes aux choeurs, peut-être que ca ajoute une autre dimension qu'on n'avait pas dans alt-J ?

J'aime le son de la voix des femmes, et je pense que c'est assez médicinal. Médicinal, oui. Calmant. Et c'est quelque chose d'intéressant , d'avoir ces voix à l'opposé de la façon dont je chante. On avait ça dans alt-J. On est très célèbres pour avoir des harmonies qui viennent de la musique chorale, de la musique folk, la façon de chanter des mélodies et ces inspirations du gospel, du motown. Je voulais qu'elles soient à l'intérieur de l'album. J'ai voulu que ces voix soient comme des co-narrateurs dans le projet, pour raconter l'histoire.

Cela me parle bien. Personnellement, j'ai eu cette vibe Californienne, un peu Ennio Morricone, un peu Western, cowboys... Peut-être parce que j'ai vu le vidéo clip de Brush Me Like A Horse, et c'est pour ça que j'ai du créer une image mentale j'imagine...

Oui, c'est beaucoup plus premier degré. Il y a une chanson, nous avons eu cette « image » de quelqu'un en train de quitter un saloon, tirer sur quelqu'un d'autre avant de repartir à cheval au coucher de soleil. Donc c'est plus « premier degré », et c'est une sorte de référence à la culture du film nord- américain.

Et les vidéos, ce sont tes idées ?

Oui, les idées sont les miennes, mais je ne peux pas les exécuter de cette manière. J'ai travaillé avec un gars qui s'appelle Alex Takàcs, il est connu sous le nom de Young Replicant. Il avait fait des vidéos pour nous avant comme celles de 3WW ou Deadcrush !

Tu l'as gardé au cas où on vous le volerait !

Oui, exactement. Il est incroyable. Il a réalisé le vidéo clip de Brush Me Like A Horse.

Parfois, tu entends une chanson et tu t'imagines quelque chose. Quand tu vois le vidéo clip, tu te dis « ah ce n'est pas ce à quoi le compositeur pensait en fin de compte ! » !

Je ne pense jamais que tu dois suivre une chanson pour écrire un vidéo clip. Ça peut être tout ce que tu veux. Tu veux juste quelque chose qui se retienne, quelque chose de simple. Il n'y a pas besoin de suivre le narratif.

On fait une petite pause, suivi d'un petit dialogue off sur son amour de la France et sa joie d'être reconnu ici pour son travail.

Au fait, je me demandais, pour JJerome87...

Mon deuxième prénom est Jerome.

Oh ! Et 87, c'est ton année ?

Oui. Je m'appelle Joe Jerome. Mon père voulait m'appeler comme ca parce qu'il voulait m'appeler JJ. Il y a un artiste qui s'appelle JJ Cale. C'est un célèbre chanteur de blues américain qu'il adore. Bref, Mon père voulait m'appeler JJ mais personne ne m'appelait comme ça. Quand je suis allé à l'université, je me suis dit que j'allais m'appeler Jerome. Personne ne m'appelait Jérôme. De plus, c'est difficile de dire Joe Jerome. Du coup j'ai choisi d'être appelé JJerome87. C'est mon nom sur Instagram aussi. Je ne sais pas. Il n'y a pas de réelle raison.

Parfois, quand on trouve un nom pour un groupe ou une chanson, il n'y a pas de « raison » derrière. C'est juste que ça sonne bien, c'est fluide !

Exactement. Et aussi, mon rêve est que ce nom devienne un nom pour ceux qui aiment la musique, celle-ci.

On se fait une petite pause désaltérante (à l'eau) !

Au fait, bravo pour ta sobriété !

Oui, j'ai arrêté de boire de l'alcool. Ce n'est pas quelque chose que je pensais pouvoir faire. Et je l'ai fait. Il y a eu des moments où je me suis dit « Ah, aujourd'hui c'est le jour où je vais boire pour me récompenser du jour où je n'ai pas bu ». Et puis, à chaque fois que je me suis dit ca, il n'y avait pas d'alcool disponible. Ça s'est passé trois fois. Et maintenant, ca fait trois ans et demi. C'est génial. La boisson était la seule chose avec laquelle j'avais un problème.

J'ai vu que tu vas jouer à Paris ! Tu vas dans des boutiques de vinyles en Europe, même à Brighton ! Pourquoi ces petites sessions acoustiques ?

Je pense que je suis comme un nouvel artiste. Je recommence, je pars « from scratch ». C'est difficile de savoir ce que les gens veulent donc il faut commencer petit.

C'est assez vicieux. Tu es un artiste qui a émergé dans sa vingtaine !

-Je pense que tu veux que les gens viennent à toi pour ta musique, pas que cela soit lié à ton nom ou autre. Tu veux juste que la musique fasse ce travail. Et si elle le fait, OK, si non peut-être que je ne devrais pas jouer ca album et juste faire un autre disque. J'adore écrire de la musique. C'est tout ce que j'aime.

Tu préfères le moment en amont, donc la création, plutôt que le live ?

J'ai étudié aux Beaux-Arts. Je suis un artiste, pas un « performer ». J'aime créer. J'aime le processus d'écriture, affiner la vision, voir la transformation. C'est ce que j'aime faire le plus. Si quelque chose d'autre arrive, c'est un bonus. En tout cas je ressens un grand accomplissement de par ce travail.