Dans l'histoire du rapport très personnel que l'on peut entretenir avec un artiste, le retour attendu de celui-ci peut amener à une réussite, une nouvelle déception ou, troisième option plus apaisée mais aussi plus complexe, une forme d'acceptation de ce qu'il est devenu.
Pour un groupe à la renommée, à l'histoire et à la portée aussi massive que Kasabian, il faut d'abord déplier le contexte de l'arrivée de cet ACT III. Sans être proprement révolutionnaire, le groupe a proposé un electro-rock de choc dès son premier album, inspiré par la vague Madchester et l'hybridation des guitares avec les machines, surmontées par des mélodies Beatles-esque allant de l'acidité frondeuse au psychédélisme. Les excellents quatre premiers albums ont marqué une évolution assez typique dans le rock, partant d'un groupe très masculin à une ouverture à des mélodies orientales et une plus grande richesse d'instrumentations.
En 2020, Tom Meighan, leader et chanteur (mais pas compositeur) est poussé vers la sortie suite à une violente agression envers sa compagne. Sergio Pizzorno (compositeur et jusqu'ici chanteur occasionnel) reprend le contrôle créatif total du groupe et l'emmène vers les terres électro-disco que l'on sentait le titiller sur les deux derniers albums d'alors : production ultra compacte, instruments compressés au maximum, voix légèrement auto-tunée, grand bazar auditif avec un ajout musical par mesure (d'aucuns qualifieraient le processus de musique TikTok…). En ont résulté deux albums, The Alchemist's Euphoria en 2022 et Happenings en 2024, aux tubes (entendez par là un cylindre vide par lequel on rentre comme on en ressort) irritants et gavé de petits « trucs » pour faire réagir la foule, où la richesse d'antan est devenue artificielle et incontrôlée. Comme si sa séparation avec Tom Meighan avait eu l'effet d'un vieux couple et que, enfin célibataire, il se laissait aller à ses pulsions et ses envies adolescentes comme par revanche sur une jeunesse perdue. Des idées, il y en a pourtant, car Sergio Pizzorno peut se révéler être un fin compositeur.
Maintenant, qu'en est-il de ce troisième album du Kasabian nouvelle formule ? Première bonne nouvelle, il semble avoir enfin trouvé une voix et, dans une moindre mesure, bien qu'elle ne plaira pas à tout le monde, une voie. Tout de suite, le titre de l'album, ACT III, agit comme un manifeste : il y a un Kasabian 2.0 et il commence avec le départ de Tom Meighan en même temps que la mainmise de Sergio Pizzorno sur le son du groupe. Deuxième information : ce nouvel album sera dans la droite continuité des deux précédents.
On commence par une montée instrumentale cinématique, quiet on set please 1m9, proche de l'introduction de 48:13. Comme celui-ci, le tracklisting sera émaillé de trois pistes instrumentales, beaucoup trop courtes, comme par peur de ne pas tenir son auditoire. Le pad électronique débouche sur une guitare Kasabianesque signature au début de SOULMATE, vite soutenue par une batterie massive marquant le rythme sans fantaisie. Arrive ensuite la mélodie vocale du refrain, dans un choeur fédérateur rappelant leurs débuts, rapidement remplacée par le couplet, aux saccades rimées un peu ringardes bien que déclamées avec conviction. Le deuxième refrain arrive dans une rupture sur un piano électrique et un rythme binaire sur lequel on voit déjà Sergio demander à la foule de taper des mains, avant le déferlement de guitare attendu. La chanson prend peu de détours et la ligne est plus claire que sur les albums précédents, rappelant cette fois fortement le Kasabian des débuts avec le son massif acquis au fil des années. Si on accepte les incantations peu convaincantes du couplet et la fin qui n'en est pas une, la chanson fonctionne dans son créneau, du dance-rock pour stades de football.
De manière générale, cette première impression se confirme sur les pistes suivantes : Hippie Sunshine ne ment pas sur son programme et utilise le même principe de grosse guitare cassée par un piano électrique qui renouvelle la mélodie, quelques passages accompagnés de cordes discrètes et un pont aux choeurs 60's. SUPERPOWERS sera, au choix, une chanson sympathique pour les adolescents que nous ne sommes plus depuis longtemps, ou la tentative gênante du tonton de faire du rap à base « yeah, uh, hah, I'm a misfit ». Renouant cette fois avec The Alchemist's Euphoria, la chanson en fait trop, tout le temps. GREAT PRETENDER (pourquoi toutes ces majuscules…) ressemble à une maquette pas franchement intéressante de LCD Soundsystem avec son refrain ultra fédérateur à la Coldplay à base de « And we can dance again, dance again », là où NOTHING BETTER THAN THIS, la chanson suivante de deux minutes et trente-huit secondes elle aussi, transforme l'essai avec une énergie incitatrice et, si on passe sur les paroles, un refrain efficace, soutenu par un riff simple mais vecteur d'émotions plus complexes, pas si loin d'un Black Rebel Motorcycle Club.
Nouvel interlude de trente-six secondes, avant d'être accueilli par la cocotte funk de SILVER APPLE EYES (mais arrêtez de gueuler bon sang) et un nouvel essai de mélanger la magie d'antan, combinant élans mélancoliques, guitare acoustique et touches électroniques, avec le disco-rock qui semble tenir à coeur au nouveau leader. THE GURU AND THE CRYPTO TIME MACHINE prend, enfin, une direction assumée, en plongeant tête la première dans la dimension cinématique qui a toujours fait partie de l'identité du groupe. Si on accepte les nouveaux passages scandés qui font désormais partie de leur palette musicale, la chanson fait mouche et aurait presque pu se trouver sur Velociraptor!, malgré une fin expédiée dans un crescendo coupé net, encore symptomatique de ce manque de confiance dans l'attention de l'auditeur.
Les trois dernières pistes réveillent des souvenirs du Kasabian première formule, avec le franchement enthousiasmant GLIDE. Après une première partie rappelant les élans beatlesques de West Ryder Pauper Lunatic Asylum et la rupture vers un beat french touch en deuxième partie, on sent que le groupe bouillonne encore d'une créativité qui ne demande qu'à être canalisée. Et HYPER//RISING de confirmer sur un riff à la Led Zeppelin bien senti, porté par un arrangement psychédélique contenant même un changement d'accord inattendu sur le refrain. La dernière piste (allez, on crie une dernière fois le titre), SAY YOU (CLOSER), est la jolie balade de clôture habituelle, qui finit de nous rappeler que, s'il a l'attitude, malgré ses efforts appréciables pour proposer une large palette de tons, vocalement, Sergio n'est pas Tom.
Finalement, que retenir de ce troisième acte ? Nous en revenons à l'ouverture de cette chronique : le groupe aurait certainement pu changer de nom, voire même continuer sous The S.L.P., le projet solo de Sergio Pizzorno, tant il est une évolution de la formation précédente dont il porte quand même l'héritage. Comme beaucoup d'artistes avant eux (David Bowie, Radiohead, Joy Division, New Order…), le plus dur n'est plus d'apprécier ou pas la nouvelle direction qu'ils proposent, mais d'accepter ce qu'ils sont devenus. Dans ce contexte, c'est possiblement le meilleur des trois derniers albums.
La lourdeur et les détours parfois à la limite de l'embarrassant, ont, enfin, laissé place à une ligne relativement plus définie. Exit le vocoder vulgaire. La production, bien qu'elle reste toujours compressée, respire un peu plus grâce au meilleur dépouillement (relatif) des chansons. Kasabian 2.0, s'il est difficile de leur imputer un quelconque cynisme, tendaient à ressembler de plus en plus à un groupe de mariage prêt à faire danser toute la famille avec une attitude de faux sale gosse mangeant à tous les râteliers. Si cette tendance de dance-rock de stade un peu lourdaud n'a pas disparu, rappelant parfois l'affreux r'n'b mainstream aux sons plastiques dont on essayait de nous gaver dans les années 2000, le groupe semble entamer une pente post-divorce plus positive.
Maintenant, reste à savoir si son ancienne audience est prête à faire de nouveaux efforts pour rester copain avec ce quarantenaire qui se trémousse dans son slim et sa coupe de punk de jeu vidéo (celui qui porte un t-shirt sur lequel est écrit : « punk ») en pleine boite de nuit un peu trop branchée pour son veston soigneusement déchiré.
tracklisting
01. QUIET ON SET PLEASE 1M9
02. SOULMATE
03. HIPPIE SUNSHINE
04. SUPERPOWERS
05. GREAT PRETENDER
06. NOTHING BETTER THAN THIS
07. MIND PALACE 2M7
08. SILVER APPLE EYES
09. THE GURU AND THE CRYPTO TIME MACHINE
10. NPC 3M12
11. GLIDE
12. HYPER//RISING
13. SAY YOU (CLOSER)
titres conseillés
THE GURU AND THE CRYPTO TIME MACHINE, GLIDE, HYPER//RISING