Ezra Collective, un ovni musical dans l'Angleterre rock n'roll et une parfaite représentation de Londres, la ville la moins anglaise d'Angleterre. A moins que ce soit ça, finalement, l'Angleterre ? Deux salles deux ambiances, la pop-rock à papa de Manchester et l'afrobeat hip-hop-soul de Londres, cohabitant et jamais ne se mélangeant sur ce même bout de terrain qu'est la perfide Albion. Jamais ? Damon Albarn avec Gorillaz et The Good the Bad & the Queen, Yannis Philippakis (Foals) avec Yannis & The Yaw, ainsi que d'autres que l'on oublie ont déjà transposé leur pur univers pop-rock vers le hip-hop, la soul et l'afrobeat. Des musiciens qui ont grandi dans un contexte multiculturel fort, pas un hasard finalement si Damon Albarn a choisi comme batteur pour Gorillaz un certain Femi Koleoso, le leader de... Ezra Collective.
Un groupe, un collectif musical qui, sans être allé jusqu'à faire de la pop-rock en partant de l'afrobeat, a largement participé à (re)populariser le style au plus grand nombre. Des featurings vocaux avec des grands noms de la soul hip-hop, londonienne ou non : Loyle Carner et Jorja Smith sur le premier album, Sampa The Great et Kojey Radical sur un deuxième qui sera d'ailleurs vainqueur du Mercury Prize 2023, et enfin Olivia Dean et Moonchild Sanelly sur le troisième. Une approche beaucoup plus pop de l'afrobeat, des riffs de trompette, un piano qui danse, une basse langoureuse et un batteur parmi les plus doués du monde. Il fallait au moins ça pour succéder à la légende Tony Allen dans le genre qu'il a créé avec Fela Kuti, soixante ans plus tôt au Nigéria.
Mais l'afrobeat vient d'encore plus loin, et cette grande traversée de la « musique noire », c'est ce que raconte ce quatrième album du Ezra Collective intitulé Here Because Of Hope, « ici à cause de l'espoir ». Comment un peuple a survécu à travers la musique et comment cette musique de la joie, extirpée de la douleur, arrachée à la tristesse, les a aidés à conserver l'espoir. Un nouvel album en trois parties, chacune introduite par la voix de Letitia Wright, actrice guyano-britannique qui a joué dans Doctor Who, Black Mirror, et surtout le rôle de Shuri dans Black Panther puis dans le MCU au global. Trois parties qui racontent d'abord l'Afrique, puis les Antilles-Caraïbes, et enfin la vie de cette « musique noire » au Royaume-Uni et aux Etats-Unis (et en France et dans plein d'autres pays, mais c'est un album fait par des anglais), là où sa version la plus populaire séjourne désormais sous forme de jazz, de rap, de hip-hop et de neo-soul.
Partie 1 : Il est écrit que de l'autre côté de cette douleur, il y aura un renouveau. Je ne sais pas comment et quand, mais je me sens forte. Pressée mais pas écrasée, je me sens forte.
La première partie de l'album enchaîne des titres doux et introspectifs, se permettant comme seule débauche de joie la parenthèse Sweet Echo. La musique adoucit les mœurs, et cette musique est là pour aider l'autre à endurer. Blow Your Trumpet et son encourageant piano, Don't Worry et ses réconfortantes parties de cuivres, Only Love chantée par Pa Salieu, chanteur-rappeur britannique né de parents gambiens, et enfin Someday parce qu'un jour, peut-être, tous les êtres humains vivront égaux, et peut-être que ce jour n'est pas tout à fait arrivé.
Partie 2 : Cette énergie, dans nos âmes, elle bouge à travers nos corps. Ces rythmes et ces mélodies, elles sont notre maison, enracinées dans la vérité, et cette vérité nous l'amplifions dans un soundsystem.
Il est venu le temps de faire la fête. Pour oublier, pour résister en relâchant les énergies négatives dans la lourde basse reggae de Birdie Sings, dans le piano bien bien chargé en bas de The Last Stand, dans la folle salsa d'El Corazón, dans la collé-serré sensuel du reggae Well Organised de Lila Iké, chanteuse jamaïcaine née à Manchester... en Jamaïque. Ezra Collective part chercher des influences stylistiques dans les Antilles et les Caraïbes, à la Barbade, à Cuba, en Jamaïque, et libère le son de la joie dans les traces d'une odyssée nettement plus longue que celle d'Ulysse.
Partie 3 : Comment passer d'une telle douleur, d'une telle injustice, à un son comme le calypso ? C'est l'espoir. C'est à cause de cet espoir que je suis là.
A travers une immigration forcée, l'afro-musique a débarqué aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en France... et s'est faite une place si forte qu'elle a influencé tous les styles de musique existants aujourd'hui. A travers le jazz, le blues, le gospel, la soul, le funk, le reggae, le hip-hop, le rap et tant d'autres sous-genres, l'afro-musique a conquis le monde jusqu'à devenir commerciale et (trop) souvent vidée de sa substance originelle. Côté Ezra Collective, on reste sur des bases acquises : la soul All I Need chantée par l'artiste britannique Leona Lewis, du jazz uptempo avec Jubile Feeling et Black Flag, et pour terminer l'afrobeat R&B Most High de Libianca, artiste camerounaise née à Minneapolis dont la famille menacée de déportation est repartie au Cameroun quand elle avait quatre ans.
Un chemin inverse qui boucle la boucle et remet l'Afrique au centre de Here Because Of Hope, le quatrième album du Ezra Collective. Un album qui voit le collectif s'éloigner de ses atours pop affriolants pour se recentrer sur ses influences et proposer un voyage. Le voyage d'une musique venue d'Afrique : une grosse heure d'un son qui s'écoute autant qu'il se vit, en fond sur FIP pour faire le ménage, au travail, sur une piste de danse, en révisant ses rythmes derrière ses bongos ou dans toute autre activité impliquant de la musique. Un album peut-être plus difficile d'accès que ses prédécesseurs, mais Ezra Collective n'ont plus le besoin de se faire connaître et joue leur musique pour la faire découvrir, et faire découvrir les artistes avec qui ils collaborent. Des artistes qui viennent du Cameroun, de Guyane, de Jamaïque, d'Angleterre, de Gambie ou du Nigéria, parce que la musique n'a jamais eu de frontières, alors pourquoi lui en créer ?