Les albums défilent à une vitesse folle, mais avec Fontaines D.C., le niveau ne fléchit jamais. En dépit d'une notoriété grandissante qui fait aujourd'hui d'eux une grosse machine écrasant tout sur son passage, les Irlandais sont toujours capables de nous offrir le meilleur.
Certes, il est désormais loin le temps où ce groupe post-punk émergent faisait ses armes avec Dogrel, aux côtés d'IDLES ou de shame, et un coup d'œil en arrière permet de mieux mesurer à quel point la trajectoire de la formation de Grian Chatten est impressionnante. Tout semble tellement parfait qu'on en oublierait presque que l'aventure aurait pu se terminer juste après le merveilleux Skinty Fia. À cette période, la tension était telle que chaque membre était parti dans son coin, usé par les tournées et les dissensions, sans vraiment savoir de quoi l'avenir serait fait. Cela aura au moins permis à Grian Chatten de prouver qu'il y avait une vie artistique ailleurs, avec la sortie de son superbe premier album solo, Chaos For The Fly — de quoi rassurer, s'il en était besoin, sur un futur post-Fontaines D.C.
Il a donc fallu reconstruire une alchimie en miettes, retisser des liens qui puissent rendre possible une suite. À cet égard, Romance, sorti en 2024, prend la forme d'un véritable pivot, pour la vie intrinsèque de la bande, mais aussi pour son approche artistique. En effet, les compositions désarmantes d'un album qui tente de repousser les murs qui l'enfermeraient dans une pièce post-punk bien trop étroite pour eux caractérisent cet opus, et envoient le groupe bien loin de l'approche de ses débuts. Ce virage s'est aussi matérialisé par un changement visuel des plus déconcertants, tant dans le style vestimentaire que dans l'esthétique générale. Mais, telle une chrysalide devant nos yeux, Romance est le symbole d'un renouveau qui traduisait peut-être avant tout la réconciliation des membres du groupe.
Ainsi, Dopamine Chamber pourrait-il apparaître comme le ciment destiné à sceller une amitié et une envie de collaborer à nouveau. Sur ce point, Grian Chatten évoque une nouvelle façon d'écrire, et le besoin d'être moins dans le paraître, peut-être plus dans le réel. C'est effectivement un des points qui va caractériser ici le disque. Mais après un virage aussi franc que sur Romance, était-il possible de se renouveler encore une fois ?
Peu évident, en effet. Pourtant, nos cinq garçons n'ont pas vraiment pris le problème par cette lorgnette, et Dopamine Chamber n'apparaît pas réellement comme un nouveau chapitre, mais plutôt comme une continuation. Plusieurs indices nous confortent dans cette idée, avec un titre comme Demolition, qui, dans sa structure et son ton, n'aurait pas dépareillé dans Romance. Mais ce qui marque ici, c'est la touche profondément Fontaines D.C. La résumer à la seule voix si caractéristique de Grian Chatten serait injuste. On trouve ici le style du groupe dans sa structure, ses surprises et ses impondérables, mais aussi dans ce qui fait qu'ils sont reconnaissables entre mille. La marque des grands, assurément.
La possibilité de se retrouver coincés dans une redite sera vite écartée : Dopamine Chamber est loin d'en être une, et pour s'en convaincre, il suffit de suivre le chemin balisé par les trois premiers titres. Ce Six Shot Morning, remarquable par son ambivalence entre boucles surpuissantes et claviers éthérés, ne laisse aucun doute quant à la volonté de poser les guitares pour s'engouffrer un peu plus dans les profondeurs des aspects les plus électroniques de Romance, sans que jamais le style synth-pop n'ait été approché de si près jusqu'ici. Peu de chances de se tromper à l'écoute du glacial et accrocheur Mimesis, aux relents à peine cachés de New Order, et surtout du génial single Marianne.
Il eût cependant été trop facile pour Fontaines D.C. de simplement se tourner vers l'électronique pour justifier une volonté farouche de ne jamais refaire deux fois le même album. En ce sens, il faut aller un peu plus loin pour comprendre que Dopamine Chamber n'est pas un objet monolithe. Il est un véritable kaléidoscope, ce qui nous permet de le rapprocher un peu plus de Romance. Pour s'en convaincre, il suffit de mettre dos à dos le très rock Happy For You, peut-être le titre le plus conventionnel, et son opposé expérimental Tongue. Voilà de quoi poser les deux extrémités dans lesquelles tout va se jouer. À ce petit jeu, il ne fait aucun doute que ce nouvel album est un ensemble de cartes multicolores, une série de cases qui cachent chacune quelque chose qui lui est propre.
Sur You Miss Me, le groupe revient sur une dynamique plus épurée, mais toujours assez proche, en définitive, de l'état d'esprit des dernières compositions. Ici, le ton grave de l'album est quelque peu contrebalancé par une lumière qui jaillit du refrain comme un espoir. Cette lumière est bien plus éclatante sur Japan, véritable joyau pop de cet album, et peut-être une des plus belles pièces jamais écrites par le groupe. Dopamine Chamber offre également un raffinement, une matière emphatique qui n'a jamais été aussi prégnante. Voilà qui est particulièrement marquant sur Where Is Gone?, dans un surprenant duo avec Rosalía, mais surtout sur le superbe One Man, d'une délicatesse et d'une fragilité folles, qui illustre comme jamais la volonté d'être, plutôt que de paraître, comme le décrivait Grian Chatten quelques mois plus tôt.
Cette nouvelle production n'est certes pas une copie de Romance, il en apparaît comme une suite logique, à tel point que l'écart entre deux de leurs albums n'a peut-être jamais été aussi mince. Pourtant, il n'est en rien question de frères jumeaux : Dopamine Chamber a sa propre vie, et il constitue une évolution singulière dans la vie du groupe, en dépit de tous les rapprochements que vous pourriez observer avec son prédécesseur.
Décidément, ces Irlandais sont déconcertants. En mutation perpétuelle quand d'autres peinent à sortir de leur post-punk initial, Fontaines D.C. sont poussés par une envie farouche d'explorer, de tenter. Pourtant, quoi qu'ils fassent, leur facilité d'appropriation, de tout engloutir, fait que chaque nouvelle expérience ne sonne jamais autant comme du Fontaines D.C. Leur talent est éclatant, leur appétence artistique est telle que le choix de s'orienter vers de nouvelles compositions influencées par le tango argentin ne mettrait pas à mal leur crédibilité. D'aucuns trouveront peut-être moins de panache que sur Romance, mais il est question de prendre le temps d'appréhender, de se fondre totalement dans ce nouvel album qui demandera plus d'exigences avant de se livrer entièrement, tant il ressemble à un labyrinthe pour l'âme. Mais que voulez-vous, ce n'est pas encore cette fois-ci qu'il sera possible de parler d'une faute de parcours. Ces gars-là sont vraiment très forts.