Le dimanche est toujours un peu mensonger. On prétend encore avoir de l'énergie à force de courir partout, on fait des shots de dopamine mais on a les lunettes de soleil 90% de la journée, des crampes dans les jambes et une toux grasse lié au changement brutal de températures. Mais cela ne m'empêche pas de sauter dans le RER, petit carnet en main.
Role Model arrive quand le festival est encore lumineux et familial. Je ne connais pas cet artiste mais il a sa (jeune) base de fan déjà bien présente aux premiers rangs. Habillé simplement (tee shirt/jean) l'américain entonne sa pop douce, sentimentale, empreinte d'odes aux ruptures amoureuses et à la dépression dont il a souffert. Ses morceaux les plus connus, tels
Sally, When The Wine Runs Out, Deeply Still In Love ou
Look At That Woman, sont repris par une partie du public avec une ferveur surprenante. Je m'attendais à quelque chose de plus léger en terme de paroles (suis-je si dans le jugement au premier regard ?) mais c'est mélancolique, folk, doux et ça fait chanter la Gen Z avec entrain, ce qui est en soi une réussite à vingt-neuf ans.
Je sors du monde des amours de jeunesses californiens pour gagner celui d'un ovni dont le nom me semblait familier :
Gabriel Kröger. Le franco allemand arrive avec une élégance anachronique et un style à mi chemin entre KNEECAP (cagoule en crochet rouge vif) et pantalon noir / marcel blanc ultra classique. Sa musique est un doux mix entre une folk contemporaine mêlée à un esprit plus Punk, plus DIY. On sent qu'il est heureux d'être là et d'entamer ce nouveau chapitre de sa carrière qui va l'emmener au Point éphémère puis à Rock en Seine fin août. Côté chansons, elles ressemblent souvent à des monologues écrits à trois heures du matin. Il y est question de fatigue, d'échec, de solitude, de désir, de honte aussi. Des thèmes lourds, mais constamment désamorcés par un humour noir qui empêche le « drama » de s'installer. Quand il joue
Je ne m'en sortirai jamais !, son refrain prend des allures d'hymne générationnel accidentel. Tout le monde rit un peu. Tout le monde se reconnaît un peu aussi. Il est de ces artistes « bruts » dans le sens beau du terme, dans le sens Anglo-Saxon.
© Nicolas Cabrera
Puis le moment que j'attendais tant arrive. La reine de la pop « sadcore » de mes quinze ans, la Tumblr Queen, la Lana Del Rey Britannique, celle qui m'a fait chanté à tue-tête
Froot, Primadonna Girl ou encore
Teen Idle : la sublime, talentueuse Marina And The Diamonds, aujourd'hui nommée simplement
MARINA. Elle est là, corset papillon et body jaune devant un immense drap à strass. Dès les premières notes de
Are U Satistfied?, je replonge en adolescence. Comme j'aime la fracture entre sa voix angélique, ses tenues de diva et ses textes si sombres (« And it's my Problem If I have no Friends and feel I want to die »). Même moment nostalgique en choeur avec la foule durant
Bubblegum Bitch, hymne cynique aux amours adolescents ou encore durant
Froot, chanson sur une femme présentée telle un fruit mûr prêt à être cueilli. C'est sexy, c'est sombre, c'est parfois entrainant, parfois cérémonial, mais jamais ce n'est décevant ou niais. Et puisque les jeunes semblent regretter les années 2000, libre des réseaux sociaux et libre d'exprimer leur mal-être, MARINA demeure et demeurera toujours la Tumblr Queen intemporelle.
Petite pause à l'espace presse où je croise la team de chez Super! ou de Quotidien, et surtout de nombreux festivaliers aux bracelets VIP qui me racontent le concert qu'ils ont préféré et pour quel artiste ils sont venus. Ne pouvant pas argumenter sur lequel de ces rappeurs j'avais adoré pendant ces trois jours, je mangeais un petit quelque chose pour pouvoir reprendre un peu d'énergie.
© Raphaël Chêne
Puis direction
The xx. Huit ans qu'ils n'avaient pas joué en France sous cette forme. Huit ans pendant lesquels Jamie xx est devenu une superstar de l'électronique, Romy une figure majeure de la pop queer britannique, Oliver Sim un songwriter à part entière. Huit ans à construire des trajectoires parallèles avant de revenir au point de départ.
Les voix de Romy et Oliver se cherchent, se croisent, se répondent comme elles l'ont toujours fait. Une conversation commencée il y a presque vingt ans et qui n'a jamais vraiment trouvé sa conclusion. Au-dessus du groupe flotte ce gigantesque X lumineux qui transforme progressivement la prairie en cathédrale à ciel ouvert. Jamie xx contrôle les tensions avec une précision chirurgicale (il a revisité les titres pour le live). Sur
Angels, le festival semble suspendu, sur
Islands, les premiers rangs reprennent chaque mot. Sur
VCR, je réalise que ces chansons ont mieux vieilli que beaucoup de leurs contemporaines. Elles n'appartiennent plus vraiment à une époque. Elles sont comme « hors du temps ». Le final sur
Intro ressemble à un pont entre deux ères et me rend nostalgique du temps où je l'écoutais en CD dans la voiture en roulant dans ma campagne.
Après The xx, il aurait été logique de rentrer, dormir / rêver. Après une heure de mélancolie élégante, de silences maîtrisés et de clair-obscur émotionnel, le week-end semblait avoir trouvé sa conclusion naturelle.
Kumo 99 décide de faire exactement l'inverse. Le duo new-yorkais, formé par Ava Kaufman et Nicolas Simion, s'est construit une réputation dans les clubs et entrepôts de Brooklyn avec une recette simple : prendre la techno, l'EBM, le punk, l'industriel et les enfermer dans la même pièce jusqu'à ce qu'ils se battent. Leur premier album
Body N. Will les a imposés comme l'un des projets les plus excitants de cette nouvelle génération de groupes qui brouillent la frontière entre concert rock et DJ set. Dès les premiers morceaux, la tension est permanente.
Pas de montée progressive, pas le temps de souffler. Le set avance comme une machine lancée à toute vitesse, incontrôlable. Les kicks frappent secs, les voix semblent sortir d'un mégaphone. Sur des titres comme
Live Ammo, Mind Machine ou
Body N. Will, la sensation est la même : impossible de rester spectateur longtemps. La musique pousse au mouvement. Là où beaucoup de projets électroniques cherchent la communion, Kumo 99 cherche plutôt la friction, les morceaux cognent, propulsent, rappellent que la nuit n'est pas terminée. Pourtant il est plutôt cohérent de finir ce We Love Green avec eux. Au fond, tout ce festival n'a jamais cessé d'osciller entre contemplation et mouvement, indie et club, douceur et violence.
Quand je quitte finalement le site, les basses continuent de résonner dans ma tête, comme un plaisant acouphène (oui, cela paraît impossible, et pourtant...). Ce soir, The xx m'ont donné envie de rester immobile, MARINA m'a ramenée quinze ans en arrière et Kumo 99 m'a donné envie de continuer à danser. Pour conclure, encore une édition agréable, entre pluie et rayons de soleil, entre pop, indie, rap et techno. Rien n'est complètement destroy, rien n'est non plus extrêmement lisse. On reviendra l'an prochain, pour sur.