Retour aux affaires du Great Escape, on discute avec THEATRE puis Tanzana dans un pub, on évite la pluie qui tombe toutes les trente minutes, on tente d’aller voir les irlandais de
BABYRAT mais le Prince Albert est blindé alors qu’on parle d’un groupe qui n’a pas une chanson disponible en streaming.
La deuxième leçon de cette semaine de Great Escape, plus un groupe est mystérieux, introuvable et improbable, plus le concert sera rempli. L’inverse de n’importe quel festival, mais souvenez-vous qu’ici on parle en majorité de professionnels de l’industrie venus dénicher les nouveaux Nirvana ou Fontaines D.C. à même le berceau. Donc rien à foutre de ton énième concert de shame ou de Lime Garden, le professionnel avisé n’ira voir que des groupes parfaitement inconnus, de préférence avec des noms à coucher dehors comme BABYRAT ou PISS (on reviendra sur PISS plus tard d’ailleurs).

Bref, BABYRAT c’est du bon rock irlandais dont on aura entendu que des bribes dans les escaliers, et maintenant place à ce qu’on était venus voir depuis le début :
THEATRE. Un quintet formé à Limerick et désormais basé à Dublin, quelque chose de l’Irlande des années 90, et dans le public des officiels de la mairie de la ville avec qui on discute en attendant
Gaudete, l’ouverture du concert et l’ouverture du premier EP du groupe sorti ce mois. Un quintet qui fonctionne en quatre plus un pour élever Maeve O’Shea au panthéon des cantatrices celtiques, un équipage de rameurs qui tire et qui pousse dans une même volonté de porter leur figure de proue ensemble contre le vent jusqu’à leur belle Irlande.
Et même collé à la scène du Prince Albert avec les speakers qui nous passent au-dessus de la tête, même en devinant plus qu’on ne l’entend ce chant mystique et surpuissant, THEATRE apparaîssent déjà comme une lame de fond dream-rock alternatif venue engloutir la côte anglaise. Maeve s’avance vers le public, hurle, respire, ferme les yeux vers le ciel,
The Fall écrase la foule de ses tonnes d’eau salée,
Messiah se fait lugubre et surnaturelle dans un noir presque complet, et enfin
You Are jette le coup de pinceau final d’une dernière bourrasque magnifique, les lèvres couvertes du goût de l'écume.
Et bien sûr qu’on en fait trop pour un concert dans un bar avec un son douteux devant nonante personnes, mais si on ne s’enflamme pas pour THEATRE ou
1000 Rabbits, qui le fera ? 1000 Rabbits qu’on retrouve le lendemain de leur concert au Napoléon Dynamite à Paris, après avoir de nouveau traversé Brighton pour atterrir au Concorde 2 tout au bout de la plage. Une grande salle au son extrêmement appréciable, dont le seul inconvénient est qu’elle est située tout au bout du festival tout au bout du front de mer (bruit de chroniqueur essoufflé). Un concert « BBC6 Music » présenté par Huw Stephens qui pose quelques questions à River, la chanteuse du groupe, avant de lancer les cinq jeunes musiciens sur leur première chanson. River, l’attraction principale de n’importe quel concert de 1000 Rabbits ; une chanteuse qui crie, pleure, rit, implore, saute et tire sur son t-shirt en grands gestes cinématiques pendant que derrière ça joue la carte Black Country, New Road à fond ! Une référence facile mais clairement justifiée par cet ensemble de chansons plus ou moins orchestrales qui avancent, reculent, coupent et reprennent sur des thèmes et des signatures rythmiques jamais égales, drivées par un violon et un synthé à la fois cerise sur le gâteau et fondation en biscuits cuillères.
On ajoutera une pincée de Porridge Radio pour en finir avec ces métaphores pâtissières foireuses, c’est seulement la mi-journée et on commence déjà à dérailler. Pour les besoins d’une interview on finit au Patterns Downstairs pas loin du Pier, et comme on est déjà sur les rotules on en profite pour se poser quelques minutes devant
Clothesline From Hell, le projet folk moderne du canadien Adam LaFramboise. Ne rigolez pas c‘est son nom, et puis ce folk hip-hop joué en solo par un mec avec la voix et les références d’Elliott Smith mérite clairement mieux que vos vannes foireuses à base de fruits. Une des plus belles vraies découvertes de ces quatre jours de festival, Adam le gamin venu de Toronto biberonné au folk américain nineties, assurément un concert qui nous a filé la pêche.

C’est donc bien regonflé qu’on débarque en début soirée au Chalk, pas le groupe mais la salle de Brighton, l’une des meilleures du festival ne serait-ce que parce que la plus grande et la mieux sonorisée. Une vraie bonne salle de concert d’une taille équivalente à un Trabendo parisien, qui ce soir nous promet trois très bons groupes qui marquent le retour à la terre de l’Angleterre et de l’Irlande.
Little Grandad pour commencer, avec deux singles sortis une semaine avant le festival et rien d’autre, et sur scène un genre de Langkamer country-rock légèrement boosté à l’indie, avec bonus maison un guitariste qui joue de la trompette. Un groupe qui fait office de petite sensation dans le festival mais pour lequel on a bien du mal à comprendre l’engouement : c’est propre, c’est bien fait, mais rien de très original là-dedans. Certes, les Kings Of Leon n’avaient rien de très intéressant à proposer et ils ont quand même fait une énorme carrière… les goûts et les couleurs.
La suite sera heureusement d’un tout autre calibre, voici
Madra Salach qui montent sur scène pour remettre le traditionnel irlandais au goût du jour. A la suite de The Mary Wallopers et de bien d’autres et dans l’héritage des Pogues, la jeunesse compense son trop plein technologique en ressuscitant les genres d’antan et se pointe sur scène avec des mandolines, des flûtes et des tambours pour chanter des chansons de marin. Le tout avec une énergie punk incendiaire et communicative, et vous comprendrez pourquoi Madra Salach ont été débauchés par KNEECAP pour ouvrir à Crystal Palace avec Gurriers, Biig Piig, Fat Dog et les déjà cités The Mary Wallopers. La foule est emportée dans le temps et l’espace, retour il y a cent ans sur la côte d’émeraude, les mouettes piaillent, les poissons dansent, les moutons bêlent et les serpents font du networking en écoutant d’une oreille distraite.
Le networking, très peu pour nous, car si on est là depuis deux heures c’est bien sûr pour ne rien rater de
Westside Cowboy. Déjà revu trois fois depuis cette première en clôture de Block Party l’an dernier, le quatuor préféré de votre quatuor préféré va encore nous livrer un merveilleux concert, cinquante minutes de sourires sur les visages et de brittanicana débridée. Le groupe tease son futur premier album à sortir en septembre démarre par
Kick Stones (The Boys), et dans le public les attachés presse sont évidemment coincé du derrière. On survit en s’amusant avec les quelques fans présents, les problèmes de microphone font rire tout le groupe sauf celui que ça concerne, même le batteur Paddy chante sur les nouvelles chansons, et la bande ressemble plus que jamais à des Tom Sawyer de la musique. Ces gamins qui jouent de leur country-rock toutes quenottes dehors, un épi de blé dans les chicots et la joie d’être ensemble chevillée au corps ne nous feront jamais défaut et ne nous rendront jamais triste.
Bref, c’était Westside Cowboy, c’était génial, allez-y, et c’est avec le sentiment d’avoir déjà fini ma soirée que je parcours gentiment le festival en suivant les copains. On fait ensuite la queue pour essayer de voir LIFE sans succès, puis on part voir PISS et faire de nouveau la queue une demi-heure sans entendre de musique. On en profite pour networker un pass au Left Of The Dial en octobre et on rentre en rigolant d’avoir fait plus de file d’attente que de concert.
Histoire de rester sur une bonne note, on se glisse discrêtement au Patterns Upstairs pour un peu de techno-rock néo-zélandais.
Who Shot Scott, des barres de fun et un chanteur qui s’est fait la cheville pendant son concert de midi mais qui à une heure du matin tient toujours debout... ou presque. Le public épars soutient autant que possible Zaidoon Nasir dans sa dévotion à sa musique et à sa carrière, on danse, on saute, lui aussi mais sur une jambe, et dans cette formule à trois avec son DJ et son batteur la musique entre en harmonie avec notre envie de se vider la tête.
On a beau être au ras-du-sol dans ce qui est habituellement juste un bar, on passe un super moment qui nous mène logiquement à descendre les escaliers et terminer la journée au Patterns Downstairs avec
SILVERWINGKILLER. Yushang Ni au chant, James Baca à la batterie, et dans les oreilles une techno frénétique infusée des sonorités du sud-est asiatique. On pose le cerveau, on pose les notes, et on secoue la pointe des cheveux pendant trente bonnes minutes avant d’aller dormir du sommeil du juste.
Un sommeil entrecoupé de visions de THEATRE, 1000 Rabbits, Madra Salach et Westside Cowboy : une jeune garde du rock et du folk outre-Manche qui, dans la musique, est déjà grande, prête à rejoindre les rangs de leurs aînés qui font briller le genre partout dans le monde, vers l’infini et au-delà.