Il y a des concerts qui obligent presque à regarder en arrière. Celui de Miles Kane en fait clairement partie. Non pas par nostalgie facile, mais parce qu'il rappelle à quel point le temps a filé. Suivre Miles Kane, c'est un peu suivre un fil qui traverse toute une époque du rock britannique : les débuts nerveux avec The Rascals, l'éclair glamour de The Last Shadow Puppets aux côtés de Alex Turner, puis les albums solo qui construisent patiemment une discographie solide. Année après année, disque après disque, le natif de Liverpool trouve son équilibre entre élégance pop, urgence rock et refrains capables de fédérer une salle entière. Habitué de la capitale, le Britannique fait escale à Paris en ce mois de mars dans le cadre de sa nouvelle tournée, qui le mènera également pour la première fois aux États-Unis. Trois ans après son dernier passage, il retrouve le public parisien ce vendredi 20 mars sur la scène du Trianon pour défendre son nouvel album
Sunlight In The Shadows. Dernière date de sa tournée européenne, la soirée a des allures de clôture festive ; l'occasion aussi pour lui de prolonger les célébrations de ses quarante ans, un cap passé quelques jours plus tôt.
21h n'a même pas encore sonné que la soirée s'ouvre déjà sur les notes de
Stand By Me de John Lennon, influence de toujours. La musique d'introduction est à peine lancée que le Scouser fait son apparition. Sans préambule, il enchaîne tambour battant
Sing A Song To Love et la désormais incontournable
Electric Flower, nouveau morceau qui semble déjà avoir trouvé sa place dans les playlists d'une bonne partie du public présent ce soir. Le ton est donné : ce concert sera largement consacré à ce nouvel album.

Sur le fond d'abord, puisque pas moins de neuf titres du disque trouvent leur place dans la setlist. Sur la forme ensuite, car cette tournée ressemble à l'album lui-même, enregistré en cinq jours : intense, directe et resserrée. Sur scène, la formule reste volontairement simple - guitare, basse, batterie - et l'ensemble est joué sans click ni backing tracks. Une approche brute, presque garage, qui privilégie l'énergie immédiate. Les nouveaux morceaux survitaminés comme
Without You ou
Love Is Cruel s'entremêlent avec plusieurs classiques du répertoire.
Rearrange, dont le refrain repris en chœur, fonctionne toujours aussi bien, rappelle l'efficacité mélodique de l'Anglais. D'autres titres comme
Inhaler,
Never Taking Me Alive ou encore
Cry On My Guitar, rare rescapé de l'album
Coup de Grâce, complètent ce panorama d'une discographie désormais bien fournie.
Le concert avance ainsi pied au plancher. Miles Kane, lui, parle peu. Trop peu, même. Les morceaux s'enchaînent sans véritable respiration, laissant à peine le temps d'observer la scénographie : le motif léopard recouvre la grosse caisse, les amplis, et même un tapis au sol - un clin d'œil esthétique déjà aperçu à l'époque de The Last Shadow Puppets. Musicalement, le groupe est irréprochable, solide et précis. Pourtant, malgré l'énergie constante, quelque chose semble manquer : un peu de relief dans le set, peut-être, ou davantage d'interactions entre les musiciens, et surtout avec le parterre d'invités. Ceux qui le suivent depuis longtemps le ressentent : ce n'est pas moins bon, mais juste différent.
La fatigue et la volonté de boucler cette tournée chargée semblent peser sur le set, limitant légèrement les échanges avec le public. La bascule intervient avec
Colour Of The Trap, morceau-titre de son premier album sorti quinze ans plus tôt et coécrit avec Alex Turner. La pression retombe légèrement et laisse apparaître une autre facette de Miles Kane. Une dimension plus posée, plus introspective, qui correspond aussi à l'évolution perceptible sur ses derniers disques. Des titres comme
My Love ou
Walk The Ocean ralentissent le tempo et laissent apparaître une certaine fragilité, déjà amorcée sur son précédent album avec
Scared Of Love. Musicalement comme dans l'écriture, Miles Kane s'éloigne un peu de l'image fougueuse qui l'accompagne depuis ses débuts. Là où ses premiers disques reposent sur l'urgence et l'énergie, cette nouvelle phase semble davantage posée, et surtout assumée.

Pour la dernière ligne droite, l'anglais relance la machine. Les versions étendues de
Coup de Grace et de
Walk The Ocean permettent au groupe de s'offrir quelques libertés supplémentaires, profitant d'une aisance musicale évidente. Le set principal se conclut avec
Don't Forget Who You Are, repris à pleins poumons par la salle, les célèbres « la la la la » résonnant longuement pour rappeler le chanteur sur scène à l'heure du traditionnel rappel. Celui-ci se résume finalement à un seul morceau :
Come Closer. Une conclusion brève, presque expéditive. Mais les habitués se souviennent qu'en 2018, dans la salle de La Cigale non loin de là, le Britannique n'était tout simplement pas revenu après avoir quitté la scène. À ce titre, on s'en contente.
Quelques minutes plus tard, en redescendant le boulevard Rochechouart pour attraper le métro, une évidence s'impose. Ce soir, en voyant Miles Kane sur scène, on a un peu eu l'impression de retrouver un vieil ami. Pas celui que l'on croise par hasard, mais celui avec qui on partage une histoire faite de concerts, de disques et de souvenirs. Et comme souvent avec les vieux amis, on se rend compte en le regardant que le temps a passé. Celui que l'on suit depuis ses débuts a changé. Et nous aussi, quelque part. Autrefois inévitablement au premier rang, dans l'effervescence, aujourd'hui un peu plus en retrait, accoudé près de la régie avec une bière à la main. La musique, elle, fait toujours la même chose : nous ramener instantanément à ces premières fois.