Il faut traverser la Seine pour rejoindre l'Irlande, ce mardi soir. Pas celle des cartes postales, des pintes de Guinness et des sessions de pub que l'on imagine volontiers dès qu'un concert irlandais est annoncé à Paris. Celle-ci est plus étrange, plus aventureuse. Elle passe par les bandes magnétiques, les synthétiseurs, le drone, le noise, les chants traditionnels et les guitares électriques.
Sur la barge de Petit Bain, Rage Sacrée Off x Ritual Ireland réunit quatre artistes qui ont en commun de chercher ce qui peut encore arriver à la musique traditionnelle lorsqu'on cesse de la considérer comme une matière figée. Kevin Fowley, lullahush, Rún puis Madra Salach vont se succéder pendant la soirée. Et rapidement, une chose devient évidente : il n'y a pas une nouvelle musique irlandaise, juste une multitude de façons de la réinventer.

La soirée commence avec
Kevin Fowley, dont la musique semble d'abord prendre le chemin inverse de celui du reste de l'affiche. Son album
À Feu Doux, sorti chez Basin Rock, est profondément lié à son histoire franco-irlandaise. Il y revisite des chansons et berceuses traditionnelles françaises avec des arrangements délicats, du jazz et un travail subtil sur la bande magnétique. Une voix, une texture, une mélodie familière qui semble soudain légèrement décalée. Là où d'autres artistes de la soirée vont chercher la saturation ou le volume, Kevin Fowley travaille plutôt la profondeur et les espaces laissés entre les sons. C'est une ouverture presque contemplative, qui rappelle que l'expérimentation peut aussi être une affaire de retenue. Et puis l'ambiance change.

Avec
lullahush, le rapport au traditionnel devient franchement plus frontal. Le projet de Dublinien explore la rencontre entre musique traditionnelle irlandaise et électronique contemporaine, avec une question qui traverse son travail : comment parler d'une identité irlandaise actuelle sans simplement reproduire les formes musicales héritées du passé ? Ici, les sonorités électroniques ne viennent pas décorer la tradition. Les mélodies semblent parfois surgir d'un paysage ancien avant d'être happées par des rythmes électroniques, des textures synthétiques et une production beaucoup plus contemporaine. Le public reste happé par les successions de photographies qui se succèdent violemment derrière le groupe. Des photos d'église, de filet de pêche, d'oiseaux, de pub… Bref, de l'Irlande dans son essence pure. Je regarde et écoute solennellement, la prestation restant quasi cérémoniale.

Puis arrive
Rún. Le trio irlandais est probablement le projet le plus radical de l'affiche : folk, synthétiseurs, drone, noise et grooves lourds composent une musique qui semble fonctionner davantage comme un paysage que comme une succession de chansons. Rún travaillent la durée, la répétition, la tension. Les morceaux peuvent donner l'impression de s'enfoncer progressivement dans une matière sonore de plus en plus épaisse avant de laisser apparaître une mélodie ou un rythme. Le groupe revendique d'ailleurs trois années de performances live improvisées à travers l'Irlande. Leur premier album, publié par Rocket Recordings, capture ces explorations entre désespoir psychédélique, noise et moments plus lumineux. Et puis, après ces différentes variations autour de la tradition, la soirée atteint son point d'incandescence.

Lorsque
Madra Salach montent sur scène, quelque chose se débloque. Le groupe de Dublin est probablement celui qui réussit le plus directement à faire exploser la frontière entre musique traditionnelle et indie rock. Six musiciens occupent les lieux : Paul Banks au chant, Adam Cullen à la guitare, Jack Martin à la mandoline, au tin whistle et aux synthétiseurs, Maxime Arnold à l'harmonium, Dara Duffy à la batterie et Jack Lawlor à la basse. Sur le papier, ça pourrait donner une session folk particulièrement bien équipée. En réalité, c'est beaucoup plus électrique.
Madra Salach s'est formé autour de musiciens issus de la scène indie de Dublin qui se sont rencontrés autour de leur passion commune pour la musique traditionnelle et les sessions de pub. Leur premier EP,
It's A Hell Of An Age, mélange compositions originales et réinterprétations de morceaux traditionnels. Sur scène, tout ce mélange devient évident. La mandoline et le tin whistle maintiennent le lien avec la tradition tandis que la basse et la batterie donnent aux morceaux une puissance franchement rock. L'harmonium ajoute une couleur presque spectrale, et les synthétiseurs viennent brouiller encore davantage les frontières. Puis les chansons arrivent.
Outre
The Ribbon Factory, BOLG, Blue & Gold, I Was Just A Boy, Cranes et
Searrach, trois reprises viennent ponctuer le set : Ewan MacColl avec
The Tunnel Tigers, The Pogues avec
Turkish Song Of The Damned, puis Neutral Milk Hotel avec
In The Aeroplane Over The Sea. Le choix de ces derniers est particulièrement parlant, parce qu'au fond, Madra Salach ne font pas tellement de la « musique irlandaise moderne » mais plutôt de la musique populaire avec une histoire. Les chansons peuvent venir d'un répertoire traditionnel, d'un groupe punk mythique ou de l'indie américaine des années 90 : ce qui les relie, c'est leur capacité à être transmises, transformées et réappropriées. Je suis conquise, mes amis aussi, le public en redemande. « One More song ! » crie-t-il lorsque le groupe annonce que le concert est fini.
J'en conclus que ce qui lie ces artistes, c'est la croyance en la tradition comme quelque chose d'organique. Quelque chose qui peut muter, se contaminer, disparaître pendant quelques minutes dans une nappe de synthé, revenir sous la forme d'un riff ou se retrouver chanté dans une salle parisienne devant un public qui n'est peut-être pas venu chercher ce qu'il va finalement entendre. C'est probablement ce que cette soirée de Rage Sacrée Off réussit le mieux : montrer une scène irlandaise qui ne se contente pas de préserver son patrimoine, mais qui le triture. Et parfois, le fait de respecter une tradition consiste peut-être précisément à ne pas avoir peur de la foutre un peu en l'air.
À Petit Bain, ce soir-là, l'Irlande n'était donc pas derrière nous. Elle était en train de muter.