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Eurockéennes

Belfort, Eurockéennes, du 2 au 5 juillet 2026

Live-report publié par Juliette Ritoux le 18 juillet 2026

La première journée avait remis les guitares au coeur du festival. La seconde préfère les malmener. Aux Eurockéennes, chaque journée possède sa propre esthétique. Celle du vendredi abandonne les grands hymnes fédérateurs pour laisser place aux artistes qui préfèrent secouer les habitudes. Du post-punk britannique au metal parodique, en passant par l'indus dystopique et les nouvelles figures du rock alternatif, la programmation semble guidée par une seule envie : la musique comme prise de risque. Le Malsaucy s'éveille sous une chaleur plus lourde que la veille. Les premiers festivaliers profitent encore du lac tandis que d'autres arpentent déjà les allées, pinte de bière à la main, programme plié dans la poche arrière du short. Cette deuxième journée a quelque chose d'imprévisible. Ici, impossible de savoir si le prochain concert provoquera un pogo, un éclat de rire ou une réflexion sur notre époque. Le plus souvent, les trois à la fois.


Il y a des groupes qui donnent l'impression d'avoir répété chaque mouvement pendant des mois. Et puis il y a Man/Woman/Chainsaw. À peine les premiers accords résonnent que tout paraît vaciller. Une guitare s’envole en saturation, un violon surgit de nulle part, les deux chanteurs se répondent sans vraiment se regarder, comme si chaque morceau était en train de s'inventer devant nos yeux. Depuis quelques mois, le sextette londonien fait partie des formations dont tout le monde parle outre-Manche. Les comparaisons avec Black Country, New Road, black midi ou Sonic Youth reviennent régulièrement, mais elles deviennent vite réductrices. Car Man/Woman/Chainsaw semble surtout vouloir échapper à toute forme d'étiquette.
Le public observe d'abord avec curiosité. Puis les têtes commencent à suivre le rythme, les premiers rangs se rapprochent, les mouvements corporels s’accentuent. Ce n'est pas un concert qui cherche à séduire immédiatement. Il faut accepter de s'y perdre quelques minutes pour en saisir toute la richesse. Les Eurockéennes ont toujours eu ce flair pour inviter les groupes dont on reparlera quelques années plus tard avec cette phrase devenue classique : « Tu te souviens ? On les avait vus à Belfort avant tout le monde ! » (même effet de mon premier Tame Impala à la Route du Rock il y a bien longtemps). Man/Woman/Chainsaw appartiennent probablement à la même catégorie.


À première vue, la proposition pourrait sembler presque trop minimaliste pour être vraie. Deux hommes. Un ordinateur. Un micro. Aucune volonté de séduire. Et pourtant. Quelques minutes suffisent à Jason Williamson pour faire oublier tout ce qui manque traditionnellement à un concert rock. Sa présence occupe tout l’espace. Chaque phrase est presque crachée dans une colère inapaisable qui vient du fond des tripes. Face à lui, Andrew Fearn reste fidèle à son personnage. Il lance les morceaux, esquisse quelques pas de danse improbables, bière à la main, comme si il était éloigné de toute cette tension. Ce contraste continue de faire toute la singularité du duo.
Depuis Nottingham, Sleaford Mods racontent les laissés-pour-compte de l’Angleterre, les politiques d'austérité, les absurdités du quotidien, la précarité, les fractures sociales… Ce qui était l’essence même du punk en fin de compte. Ce qui impressionne le plus reste la façon dont cette musique pourtant minimaliste (chanté en anglais) parvient à s’exporter. Une ligne de basse répétitive, quelques beats électroniques et une voix suffisent à transmettre les émotions.

Tout à coup : le festival bascule dans un autre univers. Difficile de savoir où regarder tant chaque détail participe à la mise en scène. Les costumes semblent sortis d'un film de science-fiction dystopique. Les maquillages font oublier les visages. Les lumières découpent les silhouettes dans une succession de rouges profonds et de blancs aveuglants. Shaârghot construisent un monde. Un monde où les machines auraient définitivement pris le contrôle, où les derniers survivants continueraient malgré tout à danser au milieu des décombres tel un jeux vidéo post-apocalyptique. Musicalement, les rythmiques industrielles frappent avec une précision mécanique tandis que les guitares viennent régulièrement fissurer la froideur électronique. Le résultat oscille entre Nine Inch Nails ou Ministry (ahhh les groupes de ma jeunesse dont je ne suis jamais vraiment sortie) mais sans jamais tomber dans la copie. À mesure que le concert avance, la fosse devient elle aussi un élément du décor. Les stroboscopes transforment les mouvements en une succession d'images saccadées, épileptiques. Les corps disparaissent dans la fumée avant de réapparaître quelques secondes plus tard. Pendant une heure, le Malsaucy ressemble à un décor de cinéma post fin du monde. Et personne ne semble vouloir revenir à la réalité.


Il fallait bien qu'un groupe vienne rappeler une chose essentielle : un festival est aussi un immense terrain de jeu pour les artistes. Là où beaucoup défendent leur musique avec un sérieux presque sacré, Ultra Vomit choisissent exactement l’inverse. Tout est prétexte à rire. Les introductions improbables. Les changements de style. Les références pop. Les refrains volontairement absurdes. Mais derrière cette avalanche de blagues se cache un constat évident : peu de groupes français actuels maîtrisent aussi bien les codes du metal. Chaque parodie fonctionne parce qu'elle est musicalement irréprochable. Un clin d'œil à Gojira. Une imitation de Rammstein. Une escapade vers le death metal. Puis soudain un refrain qui pourrait sortir d'un vieux dessin animé. Pourtant tout s’enchaine de manière fluide. Très vite, les sourires deviennent contagieux. Les headbangs succèdent aux éclats de rire. Des enfants chantent avec leurs parents pendant que les amateurs de metal les plus exigeants savourent les innombrables références disséminées dans chaque morceau. Ultra Vomit réussissent ce que peu de groupes parviennent à faire : unir des publics qui, sur le papier, n'auraient jamais dû se croiser.

À la tombée de la nuit, difficile de résumer cette deuxième journée autrement que par un sentiment de liberté. Liberté de mélanger les genres. Liberté de rire de soi-même. Liberté de faire de la politique sans discours moralisateurs. Liberté de construire des univers qui n'appartiennent qu'à leurs créateurs. Hier, les légendes rappelaient pourquoi elles le sont devenues. Aujourd'hui, les outsiders prouvent qu'il reste encore mille façons d'inventer le rock, le metal ou le post-punk.
artistes
    Orelsan
    Vald x Vladimir Cauchemar x Todiefor
    Ultra Vomit
    L2B
    Trym
    Sleaford Mods
    Rise Of The Northstar
    Joy Crookes
    THK feat Brass Orchestra
    Shaârghot
    A6el
    KT Gorique & Nash
    Dove Ellis
    Man/Woman/Chainsaw
    Mathis Akengin
photos du festival