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Eurockéennes

Belfort, Eurockéennes, du 2 au 5 juillet 2026

Live-report publié par Juliette Ritoux le 25 juillet 2026

Les festivals ont parfois cette drôle de façon de faire disparaître les repères. Au troisième jour, les montres restent au fond des sacs, les téléphones ne servent plus qu'à retrouver ses amis, et l'on finit par mesurer le temps autrement. À la longueur des ombres sur le Malsaucy. Au nombre de kilomètres parcourus entre les scènes. Aux morceaux que l'on fredonne encore en traversant le camping.

Le samedi possède toujours quelque chose de particulier aux Eurockéennes. On sait déjà que le week-end bascule doucement vers sa fin. Les corps commencent à fatiguer, les voix sont un peu plus rauques, mais personne ne semble vouloir ralentir. Au contraire. Comme si chaque concert devenait un peu plus précieux que le précédent. Cette troisième journée ressemble à un jeu d'équilibriste. D'un côté, une poignée de groupes émergents venus rappeler que le rock continue de se réinventer. De l'autre, une légende britannique qui, près d'un demi-siècle après ses débuts, continue de fasciner plusieurs générations. Entre les deux, toute une histoire.

Après deux journées où les guitares ont largement pris le dessus, Marie Jay ouvre ce troisième jour avec une option plus intimiste. Une respiration bienvenue dans un festival où tout va vite et sonne fort. Sur scène, l'artiste mise sur la simplicité. Sa voix chaleureuse et ses mélodies délicates trouvent naturellement leur place dans le décor verdoyant du Malsaucy. Sans jamais chercher l'effet « WOW » , elle captive le public par son interprétation sincère et une présence discrète qui tranche avec l'agitation des grosses scènes.
Le public, encore en train de prendre ses marques (on en est au 3e jour quand même!), se laisse progressivement porter par cette douce parenthèse musicale. Les conversations s'estompent, les premiers rangs se densifient et les morceaux gagnent en intensité au fil du set. Une belle manière de lancer cette journée placée sous le signe des contrastes. Aux Eurockéennes, les découvertes font partie intégrante de l’expérience dans son ensemble. Marie Jay le rappelle avec élégance : il n'est pas toujours nécessaire de jouer plus fort que tout le monde pour marquer les esprits.


À peine le temps de redescendre de son petit nuage que l'atmosphère change complètement. Avec The Sophs, les Eurockéennes retrouvent cette énergie propre aux jeunes groupes qui jouent chaque concert comme s'il pouvait changer le cours de l’histoire de la musique. Originaire de la nouvelle scène brit, le groupe impose un rock nerveux où les guitares abrasives côtoient des mélodies aériennes. Dès les premières notes de Death In The Family, le ton est donné : des riffs tendus, une rythmique incisive et un sentiment d’urgence permanente. SWEAT confirme cette identité, oscillant entre post-punk et indie rock avec une intensité qui ne laisse quand même la part belle à la mélodie.
Sur scène, tout semble venir de l’instinct. Les morceaux s'enchaînent sans temps mort et HEAD fait monter d'un cran la tension devant un pit de plus en plus réceptif. Le public accepte l’invitation, entre mouvements de foule et regards curieux de ceux qui découvrent peut-être leur prochain coup de cœur. Une prestation brute, sincère, qui ne veut pas en faire trop. Les Eurockéennes sont de ces festivals qui ont toujours eu l’intelligence de programmer des groupes juste avant qu'ils ne franchissent un cap. Difficile de savoir ce que l'avenir réserve à The Sophs, mais ce passage belfortain confirme qu'il faudra désormais garder un œil sur eux.


Depuis quelques années, l'Irlande est devenue l'un des terrains les plus fertiles du rock indé. Après Fontaines D.C., The Murder Capital ou Gilla Band, une nouvelle génération prend déjà le relais. Parmi elle, Cardinals s'imposent comme l'un des noms les plus prometteurs, au point d'être décrit par Grian Chatten (ndlr : chanteur de Fontaines D.C) comme « son groupe irlandais favori ». Sur la scène de la Plage, le quintette dévoile un rock mélancolique où les guitares post-punk rencontrent un accordéon (étonnamment) central. Une singularité qui apporte une couleur presque trad à des morceaux comme The Burning Of Cork, Roseland ou Big Empty Heart, sans jamais tomber dans le folklore à l’ancienne.
Loin de chercher l'explosion permanente, Cardinals préfèrent installer une tension qui grandit au fil du concert. Les morceaux sont un mélange entre douceur et déflagrations plus abrasives, tandis que le chant habité d'Euan Manning donne à l'ensemble une profondeur cinématographique. Il y a chez eux cette élégance typiquement britannique (que j’envie énormément), mais aussi une noirceur très contemporaine qui fait écho aux préoccupations d'une génération entière. À Belfort, leur passage confirme tout le bien que l'on pensait déjà d’eux, sans chercher à impressionner à tout prix.


Avec GANS, le tempo change une nouvelle fois. Le duo – devenu trio sur scène – venu de Birmingham débarque avec un rock aussi décapant que dansant, quelque part entre post-punk, indus, techno et ska. Une formule atypique qui fait aujourd'hui d'eux l'un des groupes les plus cool de la nouvelle scène britannique. Adoubés par Pete Doherty (qui a le talent de dénicher les jeunes groupes prometteurs) et désormais habitués des premières parties des Pixies ou The Vaccines, ils confirment que leur réputation n'a rien d’un vol. Dès IN TIME, le ton est donné. La batterie martèle fort, les synthés grondent et la basse propulse des morceaux comme IT'S JUST LIFE, I THINK I LIKE YOU ou STEP-PSYCHOSIS avec une énergie quasi incontrôlable. Plus qu'un concert, GANS nous balancent une véritable décharge d’adrénaline. Seule petite déception personelle, les ayant vus en 2025, j’aurais adoré entendre à nouveau Business ou Dirty Cowboy (que je vous recommande chaudement !).

Après plusieurs concerts où la mélodie reprenait peu à peu ses droits, Coilguns viennent rappeler que le chaos peut lui aussi être une forme d’art (non mais oh!). Le quatuor suisse débarque aux Eurockéennes (où ils venaient ado comme spectateurs) avec son mélange de hardcore, de noise et de post-metal, transformant la scène en véritable guerre sonore. Porté par les titres Generic Skincare, We Missed The Parade ou encore The Wind To Wash The Pain, extrait de leur dernier album Odd Love, le groupe ne laisse aucun répit. Les riffs sont violents, les changements de rythme incessants et l'énergie déployée par Louis Jucker semble inépuisable. Une intensité brute sans artifices, presque nue. Claque sonore venu d’un pays où pourtant tout semple « trop » calme.


Il y a des concerts que l'on attend pour les chansons, et d'autres pour ce qu'ils représentent. Le retour de Pulp appartient clairement à la seconde catégorie. Premièrement ils me rappellent une période dorée du rock britannique et d’une ère où jouer du rock à Paris pouvait être un mode de vie. Deuxièmement Jarvis me rappelle un moment de ma vingtaine, arrivant tout juste à Paris, dansant aux Bains Douche derrière les platines aux côtés d’Alexis de Hot Chip. J’avais trouvé ce grand monsieur tellement humble et d’une grande classe qu’il était resté le modèle de la rockstar UK : « je suis célèbre, j’ai fais des tubes qui ont changé le rock mais je m’en fiche ».
Mais revenons en à Pulp car je divague. Après plus de vingt ans d'absence discographique, les Britanniques reviennent avec More et rappellent, une fois encore, pourquoi ils occupent une place si singulière dans l'histoire de la Britpop. Là où Oasis ou Blur incarnaient une rivalité, Pulp racontaient le quotidien, les laissés-pour-compte et les rêves ordinaires avec une élégance inégalée. Lorsque Jarvis Cocker apparaît sur la Grande Scène, costume impeccable et déhanché toujours aussi improbable, le temps semble être revenu en arrière. Son charisme n'a rien perdu de sa superbe. Il occupe l'espace avec cette aisance naturelle qui lui est propre, alternant humour anglais et chorégraphies devenues iconiques. Viennent les premiers morceaux, Spike Island et Disco 2000 (chanson qui donne envie de partir en courant à travers les rues de Soho), avant que Sorted for E's & Wizz, Babies ou Do You Remember The First Time? ne fassent chanter un public conquis.

Loin de se contenter d'une tournée purement nostalgique, Pulp trouvent un équilibre parfait entre son nouvel album et ses classiques. Les morceaux de More s'intègrent naturellement au reste du répertoire, preuve que le groupe continue d'écrire sans chercher à revivre son éternelle gloire passée. Cette sincérité transparaît tout au long du concert et explique sans doute pourquoi Pulp continuent de toucher un public bien au-delà de la génération Britpop.
Puis vient Common People. Impossible d'imaginer une autre conclusion. En quelques secondes, la Grande Scène se transforme en chorale. Des premiers rangs jusqu'au fond de la prairie, tout le monde reprend ce refrain devenu l'un des plus grands hymnes de la musique britannique. Plus qu'un simple final, c'est un moment de communion qui rappelle que certaines chansons ne vieillissent (et ne vieilliront) jamais.

À l'heure où les dernières notes s'évanouissent au-dessus du Malsaucy, une évidence s'impose : Pulp ne sont pas revenus pour revivre un éternel passé. Non, le groupe est revenu rappeler que les grandes chansons traversent les décennies sans perdre de leur pouvoir. Et à en croire les milliers de voix réunies ce soir-là, Jarvis Cocker et les siens n'ont jamais réellement quitté la scène.
artistes
    Pulp
    The Lumineers
    Alonzo
    Nico Moreno
    Josman
    Mosimann
    Anetha
    President
    Enhancer
    Bertrand Belin
    The Sophs
    Cardinals
    GANS
    Coilguns
    Copycat
    Madame Ose Bashung
    Marie Jay
photos du festival