Après quelques années dans le milieu, on finit par reconnaître les signes. Comme en amour ou en amitié, il y a des gens avec qui ça marche et d'autres avec qui ça marche pas, et c'est pareil pour l'industrie musicale. Alors quand on voit Florence Road à Hambourg programmés au meilleur créneau du Molotov Club pendant le Reeperbahn Festival, puis en première partie de Wolf Alice au Zénith à Paris deux mois plus tard, et enfin déplacés à la Bellevilloise parce que la jauge de la Boule Noire a été explosée dès la mise en vente, on sait. On sait que quelqu'un, quelque part, a décidé de miser sur le groupe, et qu'il ne tient désormais plus qu'à ses capacités propres et à une dose raisonnable de chance pour qu'il devienne un élément majeur de la scène pop-rock d'ici trois à quatre ans.
Florence Road, cet inattendu quatuor irlandais fondé dans la petite ville de Bray (ce qui, en Irlande, est la dixième plus grosse ville du pays) par une bande d'ados en 2019. Un groupe qui s'est au fil du temps constitué une conséquente base de fans sur les réseaux sociaux, notamment TikTok, qui a sorti un premier single auto-produit en 2022 puis
Heavy en 2025, cette fois-ci directement chez Warner Music. Et c'est là que la machine s'emballe, à la fois sur les réseaux et ailleurs. Olivia Rodrigo repartage le single et dit partout qu'elle adore le groupe, qui entre temps sort son premier EP
Fall Back avant de faire la première partie d'Olivia à Londres puis de beabadoobee à Dublin. Une première partie qui relaie celles aux Etats-Unis de Chappell Roan puis des Breeders et PinkPantheress, et enfin de St. Vincent en Amérique du Sud, c'est dire la trajectoire qui attend Florence Road maintenant que le groupe est dans les petits papiers du gratin de la pop-rock mondiale.
Tout ça pour en revenir à la Bellevilloise à Paris, et aux quatre musiciennes qui, avec tout ce qu'on vient de dire, n'ont rien volé de leur fantastique popularité. Lily Aron au chant et à la guitare, Emma Brandon en guitare solo, Ailbhe Barry à la basse et Hannah Kelly en batteuse-claviériste, le groupe rentre en scène sur la très rock
7563 devant un public déjà fou. Dans le fond de la scène, une photographe-camérawoman attitrée, le genre de signe qui ne trompent pas, et dès
Figure It Out la régie allume le ventilateur dans les cheveux de Lily, un autre signe qui ne trompe pas. C'est carré, ça joue bien, le plan de carrière est ficelé, et tous les jeunes qui aiment le rock connaissent aujourd'hui le nom de Florence Road. En est la preuve une salle blindée de personnes entre quinze et vingt-cinq ans pour la toute première date de la nouvelle tournée, dédiée au second EP du groupe,
Spring Forward.
Une première date et ça se remarque, le groupe entame un peu figé, on se regarde, on se concentre, on retrouve les automatismes et il faudra attendre jusqu'à
Heavy pour que l'enthousiasme du public déride complètement les visages sur scène. Le son suit le mouvement, la foule hurle au moindre mot prononcé par Lily, une chanteuse charismatique qui a déjà les bons réflexes du genre laisser le public chanter sur son méga tube ou dire bonjour et j'adore Paris en français.
Heavy terminée au piano avec la foule qui chante, enchainée directement par la douce
Rabbits Can Swim, et de toute façon c'est la batteuse qui joue du piano donc ce sera l'un ou l'autre.
Dans la fosse et autour ça fait des cœurs avec les mains, tout le monde a de nouveau quinze ans ou a vraiment quinze ans, la voix est sublime, le groupe ne met rien à côté, et les choses vont de mieux en mieux quand Lily lâche sa guitare pour
Hanging Out To Dry. Une chanteuse dédiée à faire le show ça vous change un concert, ça marche chez The Last Dinner Party et ça marche ici aussi. Le public qui n'avait pas besoin de se faire prier sort les lampes pour le début de
Miss, les cris pour le riff fracassant du milieu, et les « Po Polo Po Po Pooo Po » pour la fin. Une attention qui déroute le groupe, visiblement pas encore habitué à avoir un public aussi proactif et dévoué, mais une attention qui fixera un sourire sur chaque musicien jusqu'à la fin de la soirée.
Une fin qui se rapproche mais dont on profite jusqu'à la dernière goutte :
Surprise, Surprise est jouée pour la première fois en live,
Goodnight nous dit bonne nuit pour de faux, la foule chante a capella et tape des mains sur un pont préparé pour, le groupe sort et revient pour la très belle
Caterpillar, avant de finir pour de vrai par la chanson qu'ils étaient de toute façon obligés de jouer.
Break The Girl, la part la plus pop nineties de Florence Road, une chanson qui finira dans une pub et dans au moins douze génériques de série, un ticket sans retour pour tous les Olympia et Zénith d'Europe.
Le genre de salles qui ne devraient pas tant tarder à être visitées par un groupe qui s'inscrit dans la veine des artistes précédemment cités : Olivia Rodrigo, The Last Dinner Party, Wolf Alice ou beabadoobee. La relève féminine de la pop-rock à guitares, poussée par les majors et toute l'industrie parce qu'elle parle à une génération que celle-ci n'arrive plus à toucher par les moyens traditionnels : les GenZ fans de Nirvana. Une génération qui s'est via les réseaux réappropriée la musique adolescente de leurs parents, une génération qui ne lira probablement jamais ces lignes mais dont le futur musical semble plutôt serein au vu de la formidable promesse Florence Road. Une route vers Florence pavée d'or et de bonnes intentions avec au bout du chemin l'inconnu : un inconnu éblouissant pour lequel on vous conseille de sortir les lunettes de soleil le plus tôt possible !