Rarement aurons-nous rencontré un musicien aussi talentueux, pour ne pas dire béni des dieux de la guitare, que méconnu du grand public. Barrie Cadogan est de ce type là. Depuis maintenant vingt-et-unes années, l'Anglais a produit pas moins de six albums studio, dont un nombre conséquent de side-projects (notamment avec Malcom Catto) et a accompagné les plus grands noms sur scène (Edwyn Collins, Primal Scream, Liam Gallagher, Johnny Marr, Paul Weller et plus récemment The Black Keys, Dan Auerbach ayant produit son nouveau disque).
C'est en format trio avec Little Barrie, son groupe à ce jour composé de Lewis Warton à la basse et de Tony Coote à la batterie, que Barrie Cadogan se produit en ce début d'automne en France pour promouvoir
Gravity Freeze sorti en mai dernier. Et comme le veut sa réputation, l'homme est aussi discret qu'incroyablement doué.

Rendez-vous nous est donné à la Maroquinerie de Paris et c'est sans étonnement aucun qu'à notre arrivée, nous découvrons une longue file d'attente qui se mélange avec celles des salles limitrophes que sont la Bellevilloise et le Solaris. Une rue Boyer qui fait le plein ce soir et un public très clairement fans des premières heures. Une fois installés, les spectateurs discutent du dernier disque, des nombreuses autres performances auxquelles ils ont assisté, notamment le dernier passage parisien avec Malcom Catto pour sa dernière collaboration. Un
Point Éphémère alors déjà plein à craquer et de nombreux fans qui ont suivi fidèlement les pérégrinations du musicien.
Mais ce que l'on entend surtout, ce sont les exclamations à la vue des nombreuses guitares disposées sur le coin droit de la scène. Un peu comme le feraient des geeks à une convention Star Wars, les présents (en grande majorité mâles et un peu grisonnants, ceci n'améliorant pas les vieux clichés sur la place des femmes guitaristes dans le petit monde du rock) y vont de leurs commentaires sur les modèles de guitares, amplis et autres pédales wah-wah disséminés autour du pied de microphone dédié à Barrie, et à les entendre, ils semblent tous très experts en la matière. Me concernant, j'avoue avoir découvert ce virtuose très tardivement, ainsi c'est deux décennies de pratiques rock, blues et soul dans lesquelles je plonge avec beaucoup de curiosité depuis et l'impression qui ressort est celles de longues et intenses masterclass en matière de guitare.
Avec un tel brio, il est étonnant que Barrie Cadogan ne se soit jamais transformé en diva du rock, prétentieuse et extravertie. Bien au contraire, l'Anglais est d'une discrétion folle, le genre de silhouette frêle que personne ne remarque dans la rue. Mais ça n'est pas la générosité qui lui fait défaut : avec pas moins de dix-huit morceaux, dont une majorité issue de
Gravity Freeze, la classe de Little Barrie s'impose d'elle-même. Sur scène, on retrouve à gauche Lewis Wharton à la basse avec son look de rockeur des années 50, au milieu la batterie très minimaliste mais tout aussi efficace de Tony Coote, qui ne cessera d'afficher un grand sourire tout au long du set pour le plus grand bonheur des premiers rangs (moins de ceux un peu plus écartés de la scène, apercevant à peine poindre sa chevelure blanche à la Doc Brown de Retour vers le Futur) et dans le coin droit, Barrie Cadogan qui nous fait une démonstration de sa maîtrise à en laisser plusieurs pantois.

Le set défile et les longs riffs qui se transforment en jam de six ou sept minutes sur certains titres plongent dans des états de semi-transe ce public très connaisseur. On notera un regain d'applaudissements sur les très attendus
Why Don't You Do It,
New Disease et
Eyes Were Young, on appréciera aussi l'interprétation des morceaux les plus récents dont le puissant
More Bad Miles Or Road en introduction,
Take It Up Like It's Wanted ou le très bon single éponyme
Gravity Freeze. Le style toujours très empreint de cette vibe rock'n'roll et imprégné de cette patine langoureusement soul est extrêmement prenant, et surtout très accessible aux néophytes comme l'est votre fidèle chroniqueuse. Il est donc très agréable de pouvoir pénétrer aussi facilement un univers pourtant extrêmement pointu, ce qui démontre la grande humilité de ce musicien.
Une petite heure et vingt minutes plus tard, nous sortons de la Maroquinerie qui a de nouveau pris des allures de hammam et nous continuerons ainsi dès le lendemain d'explorer le très grand champ des possibles qu'offre la fascinante œuvre musicale de Little Barrie.