On les avait quittés en 2023 aux prises avec le monde régi par le ver de Wormland, bande-son d’opéra-rock et un des albums les plus dingo de 2023, qui alternait folies furieuses et passages intimistes à la délicatesse étourdissante. Un an plus tard, le budget alloué par le label était déjà englouti dans un nouvel album post-rupture de rock indie... Mais les lads de HMLTD, ça ne leur allait finalement pas, cette musique qu’ils percevaient comme plus conventionnelle. « Pour nous, l’art doit être une révolte. S’il n’essaye même pas d’être nouveau, à quoi bon ? » précisent-ils. Dont acte. Les deux membres originaux Henry Spychalski et Duc Peterman, rejoints par Theo Spark et Andrei Martynchyk, laissent derrière eux l’orchestre cinématique, jettent l’album fraichement enregistré et branchent à peu près tout ce qu’ils trouvent sur leur ordinateur pour compenser le budget déjà dépensé, puis s'enfuient dans un château en ruine de la vallée de la Loire pour organiser leur nouvelle révolte musicale.
Pour FANGS (« crocs »), on passera donc, entre autres, d’un club gothique à une rave déchainée en faisant un détour par un cabaret macabre. En ressort un ensemble DIY kaléidoscopique baroque d’une excessivité qui ne peut, évidemment, pas tenir sur un album complet. Il ne peut pas tenir... hein ?
Après de nombreuses écoutes, il est encore difficile de comprendre comment tout ça tient debout. Pour leur premier album, West Of Eden en 2020, HMLTD proposaient déjà un ensemble de chansons très fortes partant dans plusieurs directions. Ils reviennent à cette approche dans une forme olympique, toujours aussi fous et assoiffés de s’essayer à tous les genres, à l’image de la voix qui semble se transformer à chaque morceau. Pour leur retour, ils revendiquent carrément la création d’un genre nouveau : le Götherdammerüng (ou ÜberGöth). Pas besoin de connaitre un seul mot d’allemand pour comprendre qu’il va être question de cassage de tête. L’ambiguïté vient du fait que la décadence hypertrophiée est autant la forme d’expression utilisée que le sujet en lui-même. C’en est presque un objet théorique : comment un album au bouillonnement aussi excessif parvient-il à être aussi accueillant sans devenir indigeste ?
Dès l’ouverture, What The Hell emporte avec son dance-goth destroy. I Used To Ride In Limousines convoque l’électro sur le fil de Suicide et les riffs rock’n’stone de Queens Of The Stone Age passés par le hachoir à viande de The Prodigy.
À l’exception des plus posés One Thousand White Horses et Close To You, sur lequel on croirait entendre Depeche Mode et The Cure composer un morceau pour David Bowie en hommage à David Lynch (et on peut faire ce petit jeu pour chacun des onze titres de l’album !), chaque chanson semble avoir été enregistrée avec un tempo un tout petit peu trop rapide, ce qui donne à ces montagnes russes à la fois leur folie et leur étrange cohérence.
Umami semble elle tout droit sortie des studios japonais de SEGA, pour la bande-son d’un jeu de course véloce retro-futuriste plein de polygones. Shudder, dans une veine électro 80’s, ose un refrain ultra catchy entre New Order, Tears For Fears et les Pet Shop Boys qui fait lever les sourcils de surprise, avant un pont dance-punk que l’on attend de voir exploser... ce qu’il ne fait pas. Normal, ils gardaient tout pour le titre suivant, Blitzkrieg, gabber hurlé que l’on imagine dans des raves de vampires fatigués d’être à la fois immortels et jamais rassasiés, tel un certain capitalisme que le groupe ne se gêne pas d’incarner avec des personnages assénant des phrases telles que : « J’ai besoin de gagner mille dollars par jour sinon je vais être ruiné », « Je veux être compris et détaxé ».
Dans la continuité esthétique de leur album précédent, Chateau Vamp Freestyle prend la forme d’une chanson de comédie musicale gothique, faite de ruptures, d’un piano frénétique et de choeurs. Le tempo s’accélère cette fois au fur et à mesure pour terminer dans un climax où le petit théâtre semble s’écrouler dans les flammes qu’il a lui-même créées. Dans les mains de scientifiques fous de la chanson qui tue, toutes ces couleurs, entre kitsch rétro et éclats fantasques, ne peuvent être que modernes.
Comme de nombreuses autres formations avant eux, deux niveaux se télescopent dans leurs chansons et créent un recalibrage permanent du cerveau : la musique, aux pulsations défoulantes, ludiques, singulières, puis les paroles, pleines d’une horreur inquiète explicitée par les différents tons que prend la voix, de la mélancolie suave aux battements punk jusqu’au growl black metal. Au sein de cette explosion art-punk avec side-chain, ils posent la question : et si l’exploration gothique de la pulsion de mort, qui réfléchissait jusqu'ici à la place de l’individu dans l’abstraction de la vie elle-même, trouvait aujourd’hui son prolongement dans l’aspirateur à âme du doomscrolling et du capitalisme, sorte de vampirisme moderne ?
Il peut être impressionnant, de voir un grand sportif faire une démonstration de son talent, mais l’intérêt est très vite limité s’il ne s’agit que d’une démonstration de sa supériorité. Ici, les musiciens enjoignent tout le public à venir jouer sur le terrain avec eux et c’est ce qui fait leur force. L’énergie déployée est telle que la seule chose que l’on perçoit au final, c’est le plaisir de voir des gens beaucoup trop doués s’éclater comme jamais. Le pire, ou le mieux, c’est que malgré les ficelles et les grosses chaussures qui font des marques sur tout le sol de leurs hôtes, on ne veut plus qu’ils repartent. C’est sûr, on va même définitivement leur préparer une petite pièce à eux, où ils pourront venir quand ils veulent pour nous raconter leurs dernières aventures musicales.
Car au final, le groupe convie (presque) tout le monde à sa fête hallucinée dans ce grand brassage foutraque qui ne se cherche plus d’excuses pour l’être. C’est ça, l’esprit punk.
tracklisting
01. WHAT THE HELL
02. I USED TO RIDE IN LIMOUSINES
03. UMAMI
04. DANCING ON YOUR GRAVE
05. ONE THOUSAND WHITE HORSES
06. CLOSE TO YOU
07. CHATEAU VAMP FREESTYLE
08. GRAB THE CRUCIFIX
09. SHUDDER
10. BLITZKRIEG
11. SORRY FOR LAUGHING (FT. CORPUS DELICTI)
titres conseillés
I Used To Ride In Limousines, Close To You, Chateau Vamp Freestyle