« I think the dance floor is dead, so now we're making rock music ».
Après le sommet d'hyperpop-culture qu'était Brat, Charli XCX se lancerait dans un album rock ? Une fake news aussitôt démentie par la principale intéressée. Malgré son esthétique noir et blanc granuleux, la présence sur de nombreux titres du sacro-saint trio guitare-basse-batterie et même John Cale en effigie, Music, Fashion, Film n'est pas vraiment un disque de rock. C'est plutôt un cosplay de l'imaginaire rock. Des télés qu'on balance par la fenêtre d'une chambre d'hôtel, des cigarettes écrasées négligemment sur un layer cake, l'anglaise n'a pas d'égal pour jouer avec les clichés et les détourner. Si l'hyperpop consistait à pousser les codes de la pop jusqu'à leur saturation, Charli applique ici la même logique au rock : guitares, batteries, saturation et énergie sont compressées, accélérées, simplifiées puis recyclées en objets pop. De là à parler d'hyper-rock ?
Après avoir cassé l'internet, la pop culture et le bassin de la moitié de la planète avec Brat, Charli déclarait ne plus parvenir à écrire et avoir craint que l'inspiration ne revienne jamais. Plutôt que de répondre à Brat par la surenchère ou par un geste monumental comme Rosalía l'a fait avec LUX, Charli opte pour l'épure et nous livre sur ce disque très court (30 minutes et 5 secondes) des chansons miniatures dépassant rarement les deux minutes. Des chansons dont les refrains, les phrases et les gestes semblent pensés pour devenir viraux avant même la fin du morceau comme ces singles en forme d'haïkus TikTok.
Qu'on se le dise, Charli XCX ne sait faire qu'une seule chose, tout rendre pop. Le “roooooooock” de Rock Music devient un gimmick culte en quelques heures, l'effondrement du monde se transforme sur SS26 en slogan de défilé et une remarque sur sa manière de s'habiller fournit à Wink Wink une punchline mêlant sexe, mode et autodérision (« My friend Rostam told me I dressed like a slut, so now I shop at A.P.C.»).
Si la pochette de Brat avait fait couler beaucoup d'encre, refusant à la fois le portrait, l'hypersexualisation attendue des pop stars féminines et le bon goût graphique, celle de Music, Fashion, Film est déjà une œuvre en soi. Charli s'y efface au profit de John Cale, Marc Jacobs et Martin Scorsese, photographiés en noir et blanc, la mine patibulaire dans une cuisine d'appartement new-yorkais. Ces trois-là forment la sainte trinité Music, Fashion, Film. On peut y voir un simple hommage à des maîtres de chaque discipline ou un échange cynique « je te donne de ma force algorithmique contre un peu de prestige artistique ». La présence de David Cronenberg en featuring sur No One Lasts Forever et celle de Vincent Cassel dans le clip de Camera ne font que conforter cet effet. Sont-ils des figures tutélaires ou des trophées arty ? Et que raconte ce panthéon d'hommes blancs vieillissants après une Brat era si liée aux clubs, à la jeunesse et aux cultures queer ? Charli se garde bien de trancher, l'ambiguïté semblant précisément faire partie du jeu.
Le disque a été écrit, enregistré et produit avec ses homies A. G. Cook et Finn Keane. On peut d'ailleurs lire sur la pochette des quatre premiers singles « Created by Charli, Alex and Finn », comme s'il s'agissait simplement d'un groupe de trois jeunes inconnus. Mais ces singles tiennent presque de la fausse piste tant le reste du disque explore des territoires beaucoup plus imprévisibles.
Et si cette fausse piste relevait autant du marketing que du geste artistique ? Une mise en scène où la campagne ferait elle aussi partie de l'œuvre. Annoncer un album rock, puis s'en dédire, sortir des singles pop pour enfin porter le coup de grâce avec un album plutôt conceptuel qui ne cherche pas la séduction immédiate. Quelque part entre anti-marketing et subversion situationniste ?
On peut le penser à l'écoute de Card Declined avec ses guitares sludgy et sa voix monocorde ou de 2007 et Yeah sur lesquels Charli mélange chant pop et sonorités abrasives. Ces morceaux abandonnent la lisibilité immédiate des singles au profit d'une écriture plus accidentée. Mais les deux sommets du disque sont I'm Afraid sur lequel Charli laisse affleurer ses angoisses les plus intimes « It's complicated how I feel. I'm a wife, I'm a kid, I'm destroyed, I'm a bitch, I'm too drunk, I can't sleep, I can't feel, I'm afraid » et No One Lasts Forever, titre le plus long, le plus radical et le plus enthousiasmant du disque. Tout au long de cet ovni auquel le génial David Cronenberg prête sa voix, Charli ausculte comment le succès vient parasiter l'identité et la création et se paie même le luxe de conclure l'album sur une même phrase répétée en boucle sans aucune musique pendant plus d'une minute. En l'espace de cinq minutes, Charli passe de Carly Rae Jepsen à Throbbing Gristle.
Que vous détestiez ou que vous adoriez son septième album, Charli n'en a toujours rien à faire. Avec elle, musique, mode et cinéma deviennent toujours pop même si Music, Fashion, Film est peut-être le tout premier album d'hyper-rock. Ou pas.
tracklisting
01. Rock Music
02. SS26
03. Card Declined
04. Camera
05. 2007
06. I’m Afraid
07. Yeah
08. Wink Wink
09. Persona
10. Magic Metal Montana
11. No One Lasts Forever featuring David Cronenberg