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Fontaines D.C. : la puissance du signe

Dossier réalisé par Franck Narquin le 19 août 2026

Il existe un moment particulièrement dangereux dans la vie d’un groupe de rock, celui où les salles deviennent trop petites, les festivals impriment son nom plus gros et où apparaît le mot qui fait trembler tout amateur de musique indépendante correctement constitué : mainstream. Fontaines D.C. y vont tout droit, les deux pieds en avant.

XL Recordings, arènes, fringues désormais manifestement choisies avant de monter sur scène, le dossier est lourd. Même Liam Gallagher, dont l’évolution vestimentaire depuis 1994 consiste essentiellement à modifier la longueur de sa parka, s’en est ému. Après que Carlos O’Connell et Conor Deegan eurent accueilli sans enthousiasme délirant la reformation d’Oasis, Liam dégaina : « They look like a shit EMF », puis « Fuck them little spunkbubbles I’ve seen better dressed roadies ». La balle perdue pour EMF, qui n’avaient rien demandé depuis Unbelievable, reste magnifique.

Et puis il y a Nadine du 34. Nadine a vu la pochette de Romance. Nadine la trouve bigrement hideuse. Accordons immédiatement à Nadine qu’elle n’a pas complètement tort. Carlos a parfois les cheveux d’un footballeur sponsorisé par Puma et Grian ressemble à Bono ayant braqué la garde-robe de Jean Paul Gaultier. Très bien. Maintenant que tout le monde est fâché, regardons ce qui se passe réellement.


Car Fontaines D.C. n’ont pas découvert l’image en signant chez XL Recordings. Dogrel utilisait une photo de Bruce Davidson, figure de l’agence Magnum, A Hero’s Death le Dying Cuchulain du sculpteur irlandais Oliver Sheppard et Skinty Fia enfermait un cerf irlandais dans un salon anglais. Surtout, ce dernier faisait apparaître le lettering dessiné par Ash Willerton, peintre en lettres britannique, quelque chose entre typographie Blackletter et accident industriel : un « gothique médiéval dégénéré © » devenu depuis aussi identifiable que le nom du groupe.

Puis Romance fait tout exploser. À la production, le gentil James Ford remplace le trublion Dan Carey, la musique s’ouvre et, curieusement, plus Fontaines D.C. deviennent accessibles, plus Fontaines D.C. deviennent visuellement bizarres. Carlos, qui avait commencé à bricoler leurs graphismes parce qu’il savait utiliser Photoshop, partage désormais la direction créative avec Texas Maragh, directrice artistique chez XL Recordings. L’illustratrice taïwanaise Lulu Lin fabrique ce cœur rose grotesque, charnel, vaguement amoureux et franchement dégueulasse. La Saint-Valentin rencontre le body horror et une publicité pour des bonbons interdits dans l’Union européenne. Allez sur son Instagram pour tout comprendre.

Et ça marche ! Le cœur quitte la pochette, envahit les t-shirts puis trône au-dessus du groupe sur scène. Le gothique dégénéré survit, devient « logo font », donne naissance au monogramme FdC et finit en lettres lumineuses géantes. Nadine pensait regarder une pochette moche ; elle assistait à la naissance d’une marque. Nadine est chokbar.

Même opération avec les sapes. Les cinq Dublinois qui semblaient autrefois s’habiller dans le noir mélangent désormais maillots de foot (Bohemian FC), jupes, Docs, nu-metal, androgynie et couleurs que même Happy Mondays auraient jugées un peu voyantes. Le lad irlandais rencontre le fashion kid de l’Est londonien ; après s’être probablement foutus sur la gueule, ils partagent la même garde-robe. Ce n’est pas toujours beau mais encore mieux, ça produit une silhouette.


Les vidéo clips parachèvent l’affaire. Le réalisateur français Aube Perrie transforme Starburster en réalisme social contaminé par le fantastique ; la cinéaste britannique Luna Carmoon dérègle le teen-movie ; Bug prélève directement ses images dans Bird de la cinéaste Andrea Arnold, dans lequel joue Carlos. Fontaines ne se contentent plus de faire illustrer leurs chansons, le cinéma entre dans la construction du groupe.

Et voilà maintenant Dopamine Chamber. Nadine, qui venait à peine de se remettre, reprend du service : « Non mais ils se foutent de nous, c’est quoi encore cette pochette toute moche ? ». Merci Nadine. Sur fond noir, le cœur de Romance semble avoir muté en visage rose convulsé traversé de bleu pastel. Le bonbon est devenu chair et la chair n’a pas l’air contente du tout. FKA twigs période EUSEXUA rôde dans le coin : corps mutants, sensualité synthétique, fascination et répulsion. DOPAMINE s’affiche en sans-serif massive quand CHAMBER conserve notre gothique médiéval dégénéré. Ailleurs, Grian reçoit un halo de saint, Carlos des cornes de démon et Conor Deegan un diadème de princesse déglinguée. On vous l’accorde, aucune de ces choses prises isolément n’est particulièrement originale, c’est leur accumulation qui crée l’esthétique propre de Fontaines D.C.


Même le vidéo clip de Marianne joue ce jeu. Fontaines D.C. engagent Dave Meyers, vétéran du clip pop et hip-hop, pour filmer une fête qui tourne progressivement à l’intoxication visuelle : yeux rouges, visages distordus, peaux étirées, psychédélisme chimique. Ils empruntent désormais jusqu’aux images de la pop de masse pour mieux les rendre malades.

C’est peut-être là que Fontaines D.C. deviennent vraiment intéressants. Charli XCX ou Rosalía partent du centre pour aller chercher les marges et sucer leur sève. Fontaines D.C. effectuent le trajet inverse. Ils viennent de l’underground et avancent vers la pop sans déposer leurs bizarreries au vestiaire. Le cœur mute, les corps aussi, la typo disparaît, les fringues deviennent improbables et Liam Gallagher fulmine dans sa parka. Quant à Nadine, on nous dit qu’elle aurait déposé une main courante contre leur graphiste.

On peut trouver tout cela poseur, calculé, parfois franchement moche. Nadine peut même avoir raison et tort en même temps. Car le tour de force de Fontaines D.C. n’est peut-être pas d’avoir bon goût. Dieu merci. C’est d’avoir compris qu’à une certaine échelle, on n’est plus obligé d’adopter les codes du grand public mais on peut essayer de lui imposer les siens.

Fontaines D.C. est mort ? Vive Fontaines Mainstream !