Deux ans. Deux ans depuis cette première rencontre avec KNEECAP dans ce même hôtel de Pigalle, la veille de leur performance au YOYO - Palais de Tokyo pour ARTE Concert. Le temps passe et beaucoup de choses ont changé. Le groupe a explosé médiatiquement grâce à son premier album Fine Art et ses démêlés avec le gouvernement britannique, s'est fait interdire aux USA, au Canada, en Hongrie, en Allemagne... mais pas en France !
C'est donc avec beaucoup de plaisir et de questions que l'on retrouve les rappeurs Mo Chara et Móglaí Bap ainsi que DJ Próvaí pour parler de la sortie de leur deuxième disque, FENIAN, sortant comme un symbole le 1er mai chez Heavenly Recordings/[PIAS]. Un tournant électro assumé, des paroles plus politiques, et un combat qui jamais ne cessera pour la langue irlandaise, la Palestine, et une certaine île de Cuba où une personnalité disait "¡Hasta la victoria siempre!" avant de finir sur des t-shirts vendus aux touristes.
D'habitude je pose des questions à propos de Paris, mais vous avez déjà une grande histoire avec la ville via sept concerts en deux ans, dont notamment celui à Rock en Seine que la droite politique française a voulu faire annuler. Comment vous l'avez vécu ce concert ?
Mo Chara : Franchement, c'était un bon concert. Ce qui est important c'est que ces gens sont venus, ils ont protesté et c'est leur droit (ndlr : des manifestants contre l'antisémitisme / pro-israélien étaient venus au premier rang avec des sifflets pour perturber le concert). C'est important que les gens protestent, donc c'était complètement normal. Et personne dans la foule n'a réagi violemment, c'était le bon comportement à avoir. Ils ont protesté, ils ont été évacués et on a continué le concert. C'est comme ça que la société doit fonctionner. Tu as le droit de pas être d'accord, c'est même encouragé. Et juste parce que cette fois on est de l'autre côté de la barrière on ne va pas dire le contraire et interdire une manifestation. Mais je pense que ça a ajouté à la performance, ce qui n'a pas dû leur plaire. Ils espéraient probablement qu'on les traite de la manière dont ils traitent les palestiniens, ils espéraient une réponse violente de notre part, mais on n'est pas comme ça. Notre public vient toujours dans un esprit d'amour et de rassemblement, on doit le remercier pour ça. On doit aussi remercier Rock en Seine, clairement, ils ont subi beaucoup de pressions du gouvernement, et je pense que c'était important qu'ils nous maintiennent. Important pour la musique, et ça pose un précédent sur le fait que les gouvernements n'ont pas à choisir qui joue et qui ne joue pas dans les festivals. Donc ça s'est très bien passé, c'était une très belle journée. DJ Próvaí : Juste, ce serait sympa que leurs sifflets soient accordés la prochaine fois !
C'était une bonne chose que vous ayez un message pacifique durant le concert. Et à un moment vous avez commencé à dire des trucs limites, et vous avez calmé en disant « Non, mais on a déjà couté assez d'argent ! »...
Mo Chara : Je ne m'en souviens même pas. C'est dur de se souvenir de ce qu'on dit sur scène. DJ Próvaí : Ils ont perdu genre 50 000€ c'est ça ?
Pas loin d'un demi-million, comme la région, en plus de la mairie, a retiré ses subventions !
Móglaí Bap : Wouah ! Mais c'était un très bon concert ! De l'argent bien dépensé ! Mo Chara : C'est dingue quand même. Tout ça pour un groupe de musique. DJ Próvaí : Franchement, on les remercie tellement de pas nous avoir lâchés. Il y en a plein qui auraient craqué.
Et ensuite, vous avez décidé de faire quatre concerts à Paris dans la foulée, deux en septembre au Trianon et deux en novembre à l'Elysée Montmartre. C'était un pied de nez au gouvernement français ou c'était déjà prévu ?
Mo Chara : Je dirais les deux. On avait dans l'idée de revenir à Paris, et le fait est qu'à ce moment-là plein de pays étaient en train d'annuler nos concerts. Et on s'est dit que c'était mort, comme en Allemagne où ils nous ont interdits pour la troisième année de suite, alors on a fait un concert en Pologne. Et plein de gens sont venus d'Allemagne, ont conduit six ou sept heures depuis Berlin. Donc maintenant, pour chaque concert qu'ils essayent d'annuler, on en programme deux. C'était important de montrer qu'on n'allait pas se laisser réduire au silence.
En écoutant votre nouveau disque, on remarque tout de suite un tournant électro. C'était une direction volontaire dans l'album et dans les singles THE RECAP, Sayonara et No Comment ?
Móglaí Bap : Les singles, c'était différent. C'étaient des collaborations avec Mozey, Paul Hartnoll et Sub Focus. Mais pour l'album, oui, on voulait changer, avoir une approche plus mature, et Dan Carey était la personne parfaite. On essayait de travailler avec lui depuis quelques années, il a bossé avec Fontaines D.C., Wet Leg ou Kae Tempest, qui est aussi sur l'album, c'est un multi-instrumentiste, et on avait sept semaines avec lui et ses murs couverts de synthés et d'autres trucs. Donc on voulait une musique plus mature et qui marche mieux dans de très grandes salles, parce qu'on joue de plus en plus dans de très grandes salles, des arénas, tout ça. Et clairement, Dan était la personne pour nous amener ça.
J'avais une question dans le cas où DJ Próvaí n'aurait pas été là aujourd'hui : Dan Carey versus DJ Próvaí, c'est qui le meilleur ?
DJ Próvaí : Je vais répondre en premier ! (rires) Móglaí Bap : Disons qu'ils ont chacun leurs forces. Il y en a un qui court plus vite. Mo Chara : Et l'autre est plus drôle ! Mais on ne dira pas qui est qui !
Parce que, corrigez-moi si je me trompe, mais DJ Próvaí n'était pas là pour l'enregistrement, c'est bien ça ?
Móglaí Bap : Tu as fait tes recherches ! Mo Chara : Tu as le numéro de Dan Carey? DJ Próvaí : Non, il l'a dit une fois, quand vous étiez à Londres. Móglaí Bap : Mais oui, on était en studio pour bosser avec Dan pendant que lui avait un bébé. Nous on n'a pas de famille, on n'a pas de bébés, et on n'avait que sept semaines en studio donc il fallait qu'on soit dédiés à fond à l'écriture et à l'enregistrement. Mo Chara : On avait vraiment besoin d'être à fond pendant sept semaines non-stop, et avec un nouveau-né ça aurait été impossible. Mais c'est la dernière fois qu'il se tire pour aussi longtemps ! Allez, retourne bosser ! (rires)
Et c'était bizarre de ne pas être à trois ?
Mo Chara : Il y a clairement plus d'énergie quand on est tous les trois. Móglaí Bap : On a mis une cagoule sur Dan Carey, ça a aidé ! (rires) Mais bon, on avait cette opportunité incroyable de bosser avec Dan, on est des gros fans de Fontaines D.C. et tous les autres trucs qu'il a faits, donc c'était impossible de dire non. Aussi parce qu'on est arrivés en studio en ayant deux chansons d'écrites, et on a écrit les douze autres dans le studio. La plupart des groupes arrivent avec toutes leurs chansons de prêtes, mais pas nous. Donc on a écrit en même temps que Dan créait les instrus, ça a généré une énergie spéciale que ceux qui préparent trop n'ont pas.
Et DJ Próvaí, a posteriori, tu as regretté de les avoir laissés seuls, sans supervision ?
Mo Chara : Tu regrettes d'avoir eu un enfant ? DJ Próvaí : Non, j'ai adoré quand j'ai entendu les chansons, parce qu'elles sont juste super bonnes. J'ai écouté tout l'album, et après j'étais un père très, très fier. Ce sont mes garçons, ça ! (rires)
Vous avez des featurings sur l'album, le plus marquant étant celui de Fawzi, le rappeur palestinien, sur la chanson PALESTINE. Comment c'est arrivé ?
Móglaí Bap : Toute mon enfance j'ai été impliqué dans le combat pour la Palestine, j'ai commencé à aller en maniestations quand j'étais jeune ado. Et puis mon grand frère est allé en Cisjordanie pour aider à construire une salle de sport, pour la communauté, aider dans les camps de réfugiés. Et nous, de notre côté, on aidait en récoltant de l'argent pour la salle de sport avec d'autres groupes. Puis mon frère a rencontré sa fiancée là-bas, à Ramallah (ndlr : capitale de l'autorité palestinienne, située en Cisjordanie), où il a aussi découvert Fawzi. C'est là qu'on l'a découvert à notre tour, on a adoré sa chanson Castro, et on se disait que c'était important de donner de la visibilité et une scène à ceux qui connaissent le mieux la Palestine, donc les palestiniens. Donc on l'a contacté par internet pour faire cette chanson, et on en est super contents.
Pour la collaboration, vous avez écrit la chanson et vous la lui avez envoyée en lui demandant d'écrire un couplet ?
Móglaí Bap : Plus ou moins, on a écrit un premier truc, on lui a envoyé le sujet de la chanson, et après on a fait des aller-retours par internet, en s'envoyant chacun des trucs jusqu'au résultat final. Mais peut-être qu'un jour on pourra faire un concert ensemble. Pas sûr que ce soit en Palestine, mais j'espère en Irlande, et peut-être un jour en Palestine libre !
Ce serait bien. On serait tous soulagés. D'ailleurs, sur le sujet des paroles, vous avez changé pour une écriture plus brute, plus politique, au moins pour la première partie de l'album. Vous avez lâché le côté pub et fun pour embrasser votre actualité ?
Mo Chara : On avait ça dans Fine Art, et on ne voulait pas reproduire la même chose. C'est important que chaque album progresse, et la progression c'était d'avoir plus de complexité musicale et de rentrer dans des sujets plus sérieux, en gardant un peu d'humour sans se prendre trop au sérieux. On a cherché à mêler les deux, parce que personne ne veut d'un groupe qui après un premier album très fête comme Fine Art fait un deuxième album en mode « oh on est tellement sombres et profonds ». Dan Carey a beaucoup aidé à ça, en comprenant très vite la vibe de chaque titre. Il a été légendaire ! Móglaí Bap : Oui, si on avait fait un deuxième Fine Art après tout ce qui est arrivé durant les deux dernières années, ça n'aurait pas collé à l'ambiance. Mo Chara : Imagine, tu es un fan de KNEECAP, après avoir vu tout ce qu'il s'est passé au tribunal, les interdictions dans certains pays et toute cette merde qui nous est tombée dessus et qui n'arrive pas à la plupart des groupes, et là ton groupe te sort un album qui ne parle que de faire la fête ? Tu serais déçu, non ? C'était notre moment pour répondre à tous ceux qui nous en veulent, et montrer à nos fans qu'on continue le combat, qu'on n'est pas près de changer.
Avec toute cette actualité, la pochette de l'album en mode torture, l'imagerie féniane (ndlr : guerriers mythiques d'Irlande, terme utilisé comme insulte pour désigner les irlandais par le camp pro-UK pendant les troubles en Irlande du Nord), est-ce que c'est vous contre le reste du monde ?
Mo Chara : Ce n'est pas comme ça qu'on le ressent. Il y a évidemment plein de gens qui sont contre nous, mais s'il y a une chose que je retiens, c'est toute la solidarité dont les gens ont fait preuve vis-à-vis de nous et de nos paroles, la quantité de gens qui nous ont soutenus. Móglaí Bap : Massive Attack. Mo Chara : Et plein d'autres groupes sont montés au créneau et nous ont soutenus, mais aussi plein de gens « normaux », hors de la musique. Donc on ne se sent pas contre le reste du monde, il y a plein de gens avec nous. DJ Próvaí : KNEECAP unifie beaucoup plus qu'on ne le croit, parce qu'on parle de nos problèmes d'irlandais, mais il y a toute une connexion aux peuples palestiniens, cubains, et à plein d'autres gens dans le monde. On a remarqué ça quand on a sorti le film. Plein de gens sont venus nous en parler, c'est une histoire universelle notre combat pour réclamer notre héritage, réclamer notre culture après qu'un empire colonial ait essayé de la décimer. C'est cette histoire qui unifie autour d'elle.
C'est peut-être parce que je suis français, mais ramener une imagerie guerrière des temps anciens ça me met mal à l'aise, parce que l'extrême-droite, entre autres, s'en sert énormément ici. Donc quand je vois vos vidéo clips de concert avec des guerriers fénians qui coupent des têtes, j'ai un petit recul devant l'attitude guerrière...
Mo Chara : Il faut se souvenir que c'est juste un cartoon, ce n'est pas réel. Et puis ces images remontent à une époque où les guerriers protégeaient l'Irlande contre le colonialisme, et même ça ce n'est que de la mythologie, ce n'est pas réel. Móglaí Bap : Oui, les fénians viennent de la mythologie, c'est du folklore irlandais. C'est comme la mythologie grecque (ndlr : abusément reprise par l'extrême-droite grecque), c'est très violent mais on réalise que ça n'est pas réel, ce sont juste des histoires pour les gens. C'est de la fiction, comme un film de Tarantino. Je veux dire, quand je regarde Pulp Fiction ça ne me donne pas envie d'aller braquer un resto derrière. DJ Próvaí : Je dirais que c'est une représentation de la psyché de gens qui ont été opprimés pendant près de 800 ans. C'est le genre d'images qui se développent quand des peuples ont été brutalisés, assassinés, et l'art qui sera créé en Palestine dans les prochaines années ou générations ressemblera probablement à ça, dans l'esprit.
Donc l'idée, c'est de reprendre cette imagerie pour vous plutôt que la laisser à d'autres qui l'utilisent à des fins moins humanistes ?
Mo Chara : Pour commencer, je dirais que l'extrême-droite c'est quelque chose que je ne pensais jamais voir en Irlande. Parce que le nationalisme irlandais c'est complètement différent du nationalisme de beaucoup de régions du monde, du fait qu'on ait été colonisés il y a 800 ans. Donc le nationalisme irlandais s'est construit comme de l'anticolonialisme, alors que le nationalisme en France supporte le colonialisme, comme en Angleterre ou aux Etats-Unis et ailleurs. Donc nous avons un nationalisme organique qui est par nature très à gauche politiquement. Mais maintenant il y a des gens à Dublin ou dans le sud qui sont d'extrême-droite, qui parlent irlandais et qui brandissent des drapeaux irlandais. Móglaí Bap : Qui parlent à peine irlandais ceci dit. Mo Chara : A peine, oui ! Ce que je veux dire, c'est qu'ils utilisent la langue irlandaise pour promouvoir leurs idées mais sans vraiment le parler au quotidien. Mais ce n'est pas ça notre histoire, et c'est très hypocrite d'être en même temps anti-immigration et irlandais. On est les plus grands immigrés du monde. Móglaí Bap : C'est sournois d'utiliser l'irlandais pour servir leur idéologie sur l'immigration. Ils se foutent de la langue, ils ne font aucun effort. Alors que je connais plein d'immigrés qui vivent en Irlande et qui parlent plus irlandais que tous ces gens d'extrême-droite.
Par rapport à il y a deux ans, j'ai enfin vu le film KNEECAP, que j'adore ! Ça m'a rappelé les Blues Brothers, dans la manière dont vous cassez les couilles à tout le monde et vous finissez par devoir fuir la Terre entière, plus la musique évidemment.
Mo Chara : Il adore les Blues Brothers. Móglaí Bap : J'adore les Blues Brothers. DJ Próvaí : On voulait aussi des poursuites en voiture, mais c'était trop cher à faire !
Dans ce film j'ai beaucoup aimé l'ouverture d'esprit dont vous faites preuve, d'avoir des nationalistes irlandais qui sont aussi des cons et des dealers, et d'avoir cette romance au milieu avec une fille anglaise...
DJ Próvaí : Elle est irlandaise, c'est juste qu'elle vient de... Mo Chara : Britannique. Elle n'est pas anglaise mais britannique, c'est comme ça qu'elle se considère, vraiment pas la même chose.
Pardon, tu peux me corriger, pas de soucis. Enfin, sans fétiche bien sûr !
Mo Chara : Il n'est que midi, on a le temps, ne t'inquiètes pas ! (rires)
En tout cas j'ai trouvé ça très bien d'ouvrir le débat, sur le fait qu'il y a des nouvelles générations britanniques qui vivent en Irlande et qui sont plus nuancées que ce qu'on veut bien dire. Vous avez essayé de reproduire ces nuances en musique ou pas du tout ?
Mo Chara : C'est important de rappeler qu'on est contre le Royaume-Uni et le gouvernement britannique en Irlande parce qu'ils n'ont jamais vraiment servi le peuple irlandais. Et je ne crois pas que le gouvernement britannique serve même ses propres citoyens, alors les irlandais ? Donc oui, les gens ont le droit de se sentir britanniques en Irlande, ce n'est pas ça le problème. Mais c'est important pour nous, dans notre musique, d'avoir ces scènes extrêmes qui interpellent et qui créent du dialogue. Le dialogue c'est hyper important, parce que dès qu'il n'y a plus de dialogue c'est la merde. Et si ça veut dire qu'on doit se balader sur scène avec des cagoules ou tourner des scènes avec des drag queens qui nous claquent le cul, si ça crée du dialogue grâce à ces visuels marquant, alors tant mieux.
Au niveau choses marquantes, vous écrivez les paroles avant ou après avoir la musique qui va aller avec ?
Mo Chara : Ça dépend. Móglaí Bap : Souvent en même temps, nous on écrit et à côté Dan nous sort un synthé chelou dont on a jamais entendu parler, qui vient des années 60 ou 70, commence à faire des trucs avec, et ça alimente l'écriture, ainsi de suite.
Par exemple pour Carnival, j'ai trouvé que les rythmes un peu tribaux rendaient très bien avec le propos d'oppression, en ramenant un aspect indigène, brut...
Mo Chara : Carnival est arrivée par erreur, comme beaucoup de bonnes chansons. Il était environ minuit, on avait passé la journée en studio, on prenait des bières en enregistrant quelques trucs, et en quittant le studio il y avait le frère de Móglaí qui était là, et qui se demandait comment marchaient certains synthés. Alors Dan commence à faire deux-trois sons, et d'un l'instru est arrivée comme ça. On est restés une heure de plus dans le studio à essayer d'en faire une chanson, ce qui a rien donné sur le coup mais on a gardé l'instru. Móglaí Bap : Même les chants du refrain, les « Free Mo Chara », c'est Dan Carey qui était au tribunal et qui a enregistré la foule, ce qui ajoute encore au côté résistance.
Et est-ce que vous diriez que c'est un album qui a deux faces ? Physiquement oui, parce qu'il y a une face A et une face B, mais j'ai le sentiment que la face A représente le KNEECAP publique, et la face B un KNEECAP plus privé et intime...
Mo Chara : C'est le genre de choses qu'on ne réalise qu'à la fin. Un truc inconscient qui devait de toute façon arriver. Et après des journalistes nous parlent de ça et on fait « ah ouais c'est vrai ! ». On n'a pas cherché à le faire exprès, mais on savait qu'on voulait finir l'album sur Cocaine Hill et Irish Goodbye, sur une touche plus sombre, mélancolique mais avec une lueur d'espoir. Alors que oui les premières chansons parlent exactement de ce qu'on a vécu ces dernières années.
Et c'est vous qui décidez de l'ordre des chansons à la fin ?
Mo Chara : On avait plus de chansons que ça, dix-huit je crois avant de commencer à réduire. On voulait faire le maximum de chansons brutes, les finir à la grosse, et trier ensuite. Mais on savait déjà qu'on voulait commencer avec une réponse à l'actualité. Móglaí Bap : Cocaine Hill était assez importante parce que c'est l'inverse de Fine Art, c'est ce moment où tu reviens de soirée et tu peux pas dormir à cause de la coke, et c'est la merde. On s'est dit qu'on devait aussi montrer les deux visages de la fête, les sales moments qui vont avec les excès et les drogues.
Cocaine Hill est très intéressante pour ça, c'est beaucoup plus lent et posé que du KNEECAP classique. Vous avez pensé à rapper moins vite pour aller avec, ou c'est pour plus tard ça ?
Mo Chara : Peut-être plus tard oui, mais ce n'était pas encore le moment. Beaucoup de chansons au début étaient plus posées, An Ra par exemple commençait avec une batterie très lente, et en bossant avec Dan c'est devenu plus nerveux et électronique. Et à chaque fois que c'est arrivé, ça marchait juste mieux comme ça.
Donc peut-être qu'à un moment vous vous mettrez à chanter comme Eminem ?
Móglaí Bap : Oui carrément, on va commencer l'autoTune.
Pitié non ! (rires) Depuis que je vous ai vus il y a deux ans, comment est-ce que votre vie a changé ?
Mo Chara : C'est plus dur d'être spontané parce qu'on est tellement occupés, et scrutés. Mais on essaye de garder la tête froide. Par exemple, la chanson Cold At The Top parle de nous si on finissait par péter grave plus haut que notre cul (ndlr : en VO « disappear up our own arse »). Móglaí Bap : On pourrait en arriver là un jour. Dès qu'on a le yacht ! DJ Próvaí : Pour être honnête, c'est plus compliqué de danser sur les tables maintenant. Mo Chara : Clairement, et plus tu es jeune plus tu es fou. Maintenant on fait plus attention à qui est autour, qui filme, ces choses-là. Ce sont des nouveaux aspects de notre vie, mais au bout du compte on est les mêmes personnes. Móglaí Bap : C'était mieux d'être célèbre dans les années 1920, quand il n'y avait pas de téléphones pour te suivre partout. Quelle que soit la célébrité, mais si tu es genre Cillian Murphy ou Ed Sheeran, je n'imagine même pas. Ils ne peuvent aller nulle part, ils ne peuvent rien faire tout seul, ça doit être horrible. Mo Chara : Ils doivent avoir des gens devant leur maison tout le temps. Imagine, tu as la gueule de bois, tu dois aller faire tes courses et tout le monde te regarde et prend des photos ?
Ok, donc vous n'êtes pas célèbres ? Pas à ce point célèbres en tout cas ?
Mo Chara : Je ne veux pas l'être. Je ne veux pas devenir aussi célèbre. Móglaí Bap : Oui, on n'est pas si célèbres. Mo Chara : Je prendrais l'argent par contre. Clairement, qui ne le ferait pas ? Mais vous pouvez garder la honte et les embrouilles.
Clairement, DJ Próvaí, tu ne peux plus montrer ton cul partout...
Mo Chara : Ça ne l'arrête pas ! DJ Próvaí : C'est un des culs les plus reconnaissables d'Irlande ! Móglaí Bap : Il se lance sur OnlyFans ! DJ Próvaí : Si ça ramène des gens, pourquoi pas !
Et maintenant que vous avez une certaine célébrité, ou en tout cas une audience assez large, vous avez des plans pour vous en servir à bon escient ?
Móglaí Bap : Oui, on est allé à Cuba pour aider, et on a sorti un t-shirt avec l'équipe de foot des Bohemians (ndlr : le Bohemian FC de Dublin). L'argent récolté par le sponsoring KNEECAP va à la salle de sport et au centre culturel (ndlr : le Lajee Centre) dont on a parlé plus tôt, en Cisjordanie. Ils veulent construire un studio de musique pour aider les artistes locaux, leur donner l'opportunité d'enregistrer de la musique. On va regarder pour voir ce qu'on peut faire et promouvoir un maximum. On a eu une chance incroyable d'obtenir une voix aussi grande, et en Irlande on sait à quel point c'est important de parler pour les autres, pour ceux qui ne peuvent pas forcément le faire. Quand l'Irlande était encore entièrement colonisée, d'autres ont parlé pour nous et nous ont aidés. Donc c'est l'occasion de redonner maintenant qu'on peut.
Dans votre actualité, vous avez aussi un énorme concert à Crystal Palace, le plus gros de votre carrière en tête d'affiche. Comment vous avez choisi les groupes qui vous accompagnent ?
Móglaí Bap : C'est juste beaucoup de groupes qu'on connnait et qui montent. Madra Salach ont une grosse énergie et émergent vraiment bien. Biig Piig c'est une amie à nous. Et bien sûr The Mary Wallopers, ça fait vraiment un bail qu'on les connait. Donc c'était facile de choisir des groupes irlandais, parce qu'il y a une telle résurgence dans la musique irlandaise. Ça revient à la mode avec une telle diversité. Aujourd'hui, tu portes un t-shirt SPRINTS, on a déjà joué avec eux, il y a tellement de super groupes irlandais en 2026. Ce concert ça va être incroyable, ce sera notre plus gros concert, 25 000 personnes. C'est marrant que ce soit en Angleterre du coup.
Je me suis dit la même chose quand j'ai vu Crystal Palace (ndlr : banlieue sud de Londres)...
Mo Chara : Après, je me souviens plus combien mais il y a des millions d'irlandais qui vivent vers Londres (ndlr : en 2021, autour de 600 000 personnes nées en Irlande vivent en Grande-Bretagne, et autour de 6 millions avec au moins un grand-parent irlandais). Pendant des années, on a été élevés pour l'immigration. Tous les gens qu'on connaissait étaient partis vivre en Australie, à Londres ou aux Etats-Unis. Donc il y a cette énorme diaspora irlandaise, mais aussi juste des gens qui nous entendent parler du gouvernement britannique ou qui aiment notre musique et qui ont envie de venir, et nous on accepte tout le monde. C'est trop cool de faire des concerts à Londres et de voir que c'est pas que des irlandais qui se déplacent, mais que notre musique parle aussi aux anglais et à plein d'autres. Móglaí Bap : Et puis on a déjà fait Finsbury Park avec Fontaines D.C., devant 40 000 personnes. Londres c'est vraiment une belle ville, il y a tellement de bouillonnement culturel là-bas...
Dernière question : vous aimez vraiment les maillots de football, ou c'est juste pour la hype ?
Móglaí Bap : Cite lui un pays, il ne connaît qu'une équipe ! Mo Chara : Non ! J'adore le football, et j'aime vraiment bien les maillots, surtout les anciens, les old school. Mais surtout, c‘est génial qu'on puisse utiliser les maillots de football pour de bonnes actions. Tout l'argent ou presque va à la Palestine (ndlr : 30% du prix du maillot mais 100% du sponsoring KNEECAP), et c'est juste incroyable. Le football, à la base c'est le sport du peuple, c'est bien que les gens puissent se le réapproprier pour la bonne cause. Et puis j'adore le Celtic Glasgow, voilà !
Je vois ce que tu veux dire. Mais je n'en peux plus de voir des maillots Fontaines D.C. partout à chaque concert !
Mo Chara : C'est un joli maillot, mais il est vraiment partout ! Tu pourrais faire un jeu à boire. A chaque maillot vu, un shot !